À Rebours - Joris-Karl Huysmans - Babelio

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À rebours par Joris-Karl Huysmans À rebours infosCritiques (117)Citations (210) Forum
À rebours par HuysmansAjouter à mes livresLire un extrait3,7651,3K notesÀ rebours1314Marc Fumaroli (Éditeur scientifique) 9782070368983 430 pages 10/11/1977 Gallimard / Folio Résumé : "La Bible de l'esprit décadent et de la "charogne" 1900. À travers le personnage de des Esseintes, Huysmans n'a pas seulement résumé, immortalisé les torpeurs, les langueurs, les névroses vénéneuses et perverses du siècle finissant. Des Esseintes est aussi un héros kierkegaardien, à la fois grotesque et pathétique, une des plus fortes figures de l'angoisse qu'ait laissées notre littérature. Fils spirituel de René et de la génération du mal du siècle, il annonce à bi... >Voir plus Âge de lecture : à partir de 17 ans ÉditerAjouter une citationAjouter une critique Acheter ce livre sur LirekaFnacAmazonCulturaDecitreRakutenToutes les offres à partir de 0.86€ étiquettes Ajouter des étiquettes

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Critiques, Analyses et Avis (117) Voir plus Ajouter une critique 3,76 sur 1,3K notes
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ODP3111 janvier 2026Signaler ce contenuPage de la critique Mauvaise année ! Avec un temps pourri, une actualité qui fait un concours de calamités et des genoux récalcitrants, rien de mieux que lire Huysmans pour le coup de grâce. À côté de ce saint patron du pessimisme lettré, les romans de Houellebecq, dont il est l'idole, passeraient pour des bluettes girly. Roman de rupture avec le naturalisme de Zola, qui va l'accuser de superficialité, À rebours raconte la vie de Jean des Esseintes, riche descendant désoeuvré d'une famille d'aristos. Révulsé par la médiocrité et la vulgarité de la société bourgeoise moderne, il part s'enterrer dans une maison à Fontenay-aux-Roses. L'ermitage d'un blasé décadent. L'isolement est volontaire, mais des Esseintes n'est pas du genre à vivre dans le dénuement et la prière au milieu du désert. Notre dandy fragile est un cénobite en fleur et il conserve un couple de domestiques pour s'occuper de sa petite personne. Il vit à la campagne mais exècre la nature. Vous ne le croiserez pas en rando digestive avec un bâton de marche. Sa religion, c'est la beauté de l'artifice et il consacre tout son temps à s'entourer d'objets raffinés à l'esthétique pointue. Il ne va pas acheter une vieille chandelle dans « Affaire Conclue » ou courir les vide-greniers (ou -poubelles) à la recherche de services de verres à moutarde ou d'une chaise bancale. Chaque chapitre est consacré à ses goûts et dégoûts. le récit n'est pas trépidant, la principale action consistant à changer de pièce entre deux chapitres. On ne transpire pas beaucoup dans cette lecture qui sent davantage le renfermé et la cocotte. Un petit tour dans une bibliothèque permet à l'auteur d'affirmer son attirance pour les oeuvres d'auteurs latins : le Satyricon de Pétrone, les Confessions de Saint Augustin et les écrits d'Apulée, Martial, Juvénal et Tertullien. Traités religieux, vies de saints, testes mystiques : pas des romans pour la plage. Vu l'époque, on est plutôt dans le roman de chars que dans le roman de gare. Huysmans n'est pas un écrivain-voyageur. Des Esseintes esquinte à peu près tous ses contemporains. Il cite néanmoins deux autres grands comiques dans son Panthéon spirituel : Baudelaire et Verlaine. La corde est offerte pour deux volumes achetés. En peinture, il ne jure que par la Salomé de Gustave Moreau et certains peintres hollandais. D'autres chapitres sont consacrés aux parfums, pierres précieuses, musique ou gastronomie. On a même droit à une visite chez Truffaut avec l'acquisition de plantes rares et exotiques. Des Esseintes ne fait pas dans le Géranium à mamies et n'effeuille pas la marguerite pour ses amours tarifés. Il préfère les fleurs du mal et les espèces artificielles. Pas besoin de les arroser. Cette quête obsessionnelle qui place l'art au-dessus de la vie altère peu à peu la santé mentale du personnage et les nerfs du lecteur que je suis aussi. Névroses, hallucinations, crises d'angoisse, son médecin, qui craint le dépassement d'honoraires et un contrôle de la Sécu, ne lui prescrit pas un arrêt de travail car le bougre est rentier mais de retourner à Paris, à sa vie d'avant. Des Esseintes est rattrapé par le calcif en soie d'une époque dont il ne voulait pas faire partie. le spleen loin de Paris. Ce roman de la lassitude, qui prône le symbolisme, fuit le réalisme et annonce quelque part l'auto-friction qui me hérisse le pelage, génère un culte, selon moi, plus pour ce qu'il représente en termes de rupture artistique que par ce qu'il raconte. Je ne conteste pas la qualité littéraire de l'ouvrage, Huysmans écrit merveilleusement bien, le style est foisonnant, d'une précision lexicale extrême et donne du grain à moudre en classe préparatoire pour au moins un trimestre, mais là où beaucoup s'enthousiasment pour ce « bréviaire de la décadence », j'ai surtout ressenti de la pédanterie. Les livres de Huysmans se lisent plus pour leurs tournures que pour leurs aventures. À rebours du monde moderne, fin de race d'une aristocratie en pleine dégénérescence, l'esthète délicat a surtout une bonne tête à claques. Un écrivain du dégoût. Avec moi, il a réussi son coup.Commenter  J’apprécie          11210Erveine16 avril 2016Signaler ce contenuPage de la critique Quel livre ! Que de richesses en ces lignes et quel courage. Sans doute en fallut-il beaucoup pour tout déconstruire. Pour aller contre son temps et à contre-courant des appartenances. Pour ne pas feindre mais bien pour se garder, en intégrité, d'aller par l'avant à l'encontre, mais vers soi-même. Ne faut-il pas désapprendre pour mieux créer ? S'immerger dans l'eau gelée d'un lac, en ressortir purifié, quand nous malmène un langage intérieur qui crie d'évidence, aux normes arrêtées, désolantes à l'instinct. Pour avoir tout tenté n'avoir rien fait, que contenir un entre-soi à son corps défendant. Tandis que s'en aller renaître ! Passer le gué, d'opprobre en probité. Alors, il faut de la force pour se dresser à tout rompre, du rituel à l'emprise, de l'amitié au désaveu. Et puisque le temps nous est compté, de braver les esprits pour revenir aux sources ou dépérir, à moins qu'un mode ancestral nous ait rivé, condamné moitié pensé déjà jusqu'à sa propre reddition. Alors, c'est triste et gai à la fois puisque c'est drôle. Ce Des Esseintes qui nous attache, qui nous relie entre ses murs et dans sa tête, si bien pourvu d'élans épars, si cultivé, en peinture, en littérature, en musique… Il nous y perd et nous nous y prêtons tant l'écriture est belle. Il nous bouscule et nous nous échappons de rythmes linéaires au sortir du commun.Commenter  J’apprécie          11813zabeth5531 janvier 2016Signaler ce contenuPage de la critique Un véritable monument de littérature et d'érudition. Ce roman n'a pas d'intrigue. C'est le portrait de des Esseintes. Portrait très complet, précis, raffiné d'un décadent de la fin du XIXème siècle. Des Esseintes est le tableau vivant du mal-être, de l'ennui, de l'angoisse. Après une vie sociale vouée à la recherche de son plaisir, sans aucune moralité, perverse, vouée à un ego surdimensionné, il se réfugie dans la solitude dans sa maison de Fontenay. Sa recherche de sensations nouvelles et rares le mène à tous les extrêmes. Avec un raffinement touchant à la perfection, il explore de nombreux domaines : l'aménagement intérieur, la décoration, la peinture, la lecture, la musique, la botanique….. La description des tableaux de Gustave Moreau et d'Odilon Redon, par exemple, est éblouissante. Mais la solitude le mènera à tous les cauchemars, à toutes les névroses, et le retour à la société, qu'il contemple avec cynisme, semble bien difficile à envisager. Le langage employé par Huysmans est remarquable. Il manie la langue française avec excellence, les mots sont beaux, précis, rares (d'où le recours au dictionnaire fréquent). Je n'ai pas souvenir d'avoir lu de si belles lignes. J'ai mis longtemps à lire ce livre, par petits morceaux quotidiennement savourés. le lire d'une traite aurait peut-être pu mener à l'indigestion par abus de richesse et de puissance. Outre la culture littéraire, picturale, musicale…. il y a des moments délicieux qui donnent le sourire aux lèvres. Un détail amusant : des Esseintes invente « l'orgue à bouche », qui n'est rien d'autre que « le pianocktail » de Boris Vian J'ai passé grâce à Joris Karl Huysmans un grand moment littéraire que je ne suis pas prête d'oublier.Commenter  J’apprécie          875Unhomosapiens09 octobre 2018Signaler ce contenuPage de la critique J'ai longtemps hésité à rédiger une critique de ce livre qui a été une de mes lectures favorites pendant de longues années. Difficile d'écrire son ressenti lorsqu'il y a trop d'émotions ! Mais je vais essayer de dire en quoi ce livre me trouble ! Loin de m'identifier à Des Esseintes en tant qu'aristocrate dégénéré, c'est sa volonté de se retirer du monde qui me séduit et que j'envie. Cette possibilité de s'enfermer au milieu de ce qui lui est le plus cher, le plus précieux, artistiquement parlant, s'enivrant de la beauté de ses oeuvres d'art. Bien sûr, il est complètement névrosé, rejeton dégénéré d'une lignée familiale a bout de course et sa pathologie est à l'origine de son mode de vie. C'est d'ailleurs, en partie, ce que Huysmans dénonce. Mais qu'importe, il saisit la moindre subtilité d'une oeuvre, en apprécie ce qui en constitue l'originalité. Refusant la médiocrité du monde extérieur - à cet égard, son projet de voyage à Londres, s'achevant dans une taverne des environs de la gare Saint Lazare, est édifiant - il ne recherche que le beau, la perfection. Je sais que ce retrait volontaire le mène à une mort certaine, comme l'alertera son médecin, mais Des Esseintes est un esthète. On passera sur la perversité de sa relation passée avec ce jeune garçon dont il fera un voyou. Concernant la forme, maintenant, Huysmans écrit un livre riche, d'un vocabulaire rare, précis, dont la description du monde de son personnage est d'une préciosité comme seuls, les auteurs du tournant du siècle savaient le faire. La description d'un monde décadent, finissant, témoin d'un changement d'époque où l'industrialisation règnera dorénavant en maître. Je pense entre autre à Jean Lorrain et à Rachilde. En peinture, à Klimt ou Moreau. "A rebours" constituera toujours moi un refuge, une régression assumée , face à la vulgarité d'un monde qui est maintenant devenue la norme, acceptée par tous. Commenter  J’apprécie          869Creisifiction26 janvier 2024Signaler ce contenuPage de la critique "À Rebours" : encore une preuve, s'il en fallait, que pour ce qui est du destin d'un livre, mieux vaut celui de «long-seller» se bonifiant avec le temps que celui de best-seller d'un jour.. Huysmans, d'ailleurs, avait lui-même eu le sentiment, au moment où il l'écrivait, que le sien «ferait un four» et ne serait apprécié que par «une dizaine de lecteurs». (Un peu plus, tout de même, mais en rien comparable, en effet, à l'immense succès d'une littérature réaliste et naturaliste occupant largement le devant de la scène éditoriale en 1884, année de sa publication.) Il est vrai que, totalement à contre-pied du roman alors en vogue, en rupture de ban avec les canons littéraires et les valeurs progressistes et scientistes prédominantes en ce dernier quart du XIXe, à rebours aussi des attentes de ses meilleurs comparses, tel son grand ami Zola par exemple, ainsi que de ses propres lecteurs, habitués jusque-là à être abreuvés par l'écrivain à la source d'un réalisme consensuel, Huysmans lançait avec ce livre volontairement provoquant, transgressif et saugrenu, un véritable pavé dans la mare, un «aérolithe tombé du ciel» selon ses mots ! Un OVNI littéraire, dirions-nous aujourd'hui. S'il fut malgré tout accueilli par ses contemporains comme un authentique hapax, encensé par ses compères, majoritairement salué par la critique pour l'audace et l'originalité du propos, sans pour autant bénéficier, donc, d'un franc succès auprès du public, avec le temps l'ouvrage gagnerait de plus en plus de lecteurs, finissant par accéder au statut d'un des évangiles majeurs du «dandysme esthétique » et de l'esprit de «décadence» considérés comme une posture, un art de vivre et un style à part entière. Témoin de la première heure également du culte qui serait voué au cours du XXe siècle à la «singularité» idiosyncratique, y compris sur le plan de la création artistique, «À Rebours» ne cessera en effet, en dehors des circuits de la production culturelle mainstream, par une sorte de capillarité discrète, de s'infiltrer, de séduire et d'influencer de plus en plus de lecteurs et d'artistes, depuis Oscar Wilde, qui s'en était inspiré ouvertement pour son célèbre «Portrait de Dorian Gray», jusqu'à Serge Gainsbourg, dont, semble-t-il, c'était le livre de chevet, en passant par le mouvement « décadentiste » de la fin du siècle dont il fut également l'un des principaux instigateurs. Redécouvert par le grand public notamment à partir de années 1960/70, Huysmans aurait été étonné de constater que ses toutes premières estimations en termes de lectorat potentiel se seraient vu ainsi exponentiellement accroître, et que son livre, un siècle plus tard, tel un inoxydable Dorian Gray, n'aurait pas pris la moindre ride!! Oeuvre d'esthète et de brillant critique d'art, à la fois synthèse de mouvements et d'auteurs plus ou moins en marge de la culture officielle, surgis durant la deuxième moitié du XIXe - avant-gardistes réservés toujours à un public d'initiés, ou bien entourés d'une réputation sulfureuse, tel Baudelaire (dont l'imaginaire, l'esprit et les motifs sont visiblement sources majeures d'inspiration pour l'auteur pour son auteur et son personnage)- Stéphane Mallarmé ou Tristan Corbière, Gustave Moreau ou Odilon Redon, Aloysius Bertrand ou Paul Verlaine y sont notamment convoqués. Le roman développe, parallèlement, une thèse insolite et parfaitement anachronique, accordant une place privilégiée à la notion de «décadence» dans le renouveau de la langue littéraire et de la création en général. «À Rebours» se révèlera d'autre part une fiction inventive, pittoresque et souvent comique, autour d'un personnage devenu emblématique, Des Esseintes , futur archétype moderne du dandy esthète et névropathe, égoïste et amoral, élitiste, misanthrope et intraitable. Les aventures de Des Esseintes en quête de cette thébaïde où, en fin de compte, tout un chacun, n'est-ce pas, aura probablement songé au moins une fois dans sa vie à trouver refuge contre «l'incessant déluge de la sottise humaine», auront en revanche pour décor des contrées essentiellement intérieures, se déroulant la plupart du temps dans le quiétisme et la dans la plus grande immobilité, située à quelques encablures de Paris, à Fontenay plus précisément, où cet ermite d'une nouvelle catégorie déciderait de se retirer du monde au tout début du roman. Dépourvu d'une vraie intrigue, rédigé avec une liberté de ton bluffante, ayant pour seul et unique credo l'envie d'aller à contresens de ce qui est communément admis, « À Rebours » est à classer sans aucun doute parmi les précurseurs de «l'anti-roman» du XXe siècle, genre qui atteindrait son apogée avec la notion contemporaine de «déconstruction» véhiculée par les courants postmodernistes. Roman à (anti)thèse aussi, l'ouvrage semble se soustraire en même temps à toute tentative simple de réduction. Conservateur, anti-progressiste, mais aussi subversif et avant-gardiste, exalté et baroque, quoique sous certains aspects incisif et lucide, à la fois drolatique et profond, Huysmans s'avère seul maître à bord et, feinte sur feinte, mène la barque de son récit là où il veut bien la conduire. Et le lecteur par le bout du nez !! Toujours à contre-pied, par rapport aussi aux attentes et aux impressions que ce dernier essaie tant bien que mal d'assembler, la richesse et la qualité de la plume éblouiront et parfois assommeront par une érudition exigeante et superfétatoire; les excès, le «mysticisme dépravé et artistement pervers» vers lequel le personnage se sent irrésistiblement attiré, ou encore les penchants trop prononcés de celui-ci vis-à-vis «des idées au goût blet et les styles faisandés», amuseront et agaceront à tour de rôle son lecteur. Huysmans réussit diablement, par ailleurs, aussi bien à le mettre à grande distance de son anti-héros, qu'à lui faire à d'autres moments adhérer pleinement à son discours ! Et enfin, en mêlant les pistes à l'aide notamment d'un style indirect libre qu'il maniera avec beaucoup de dextérité, à se cacher à ses yeux ou, au contraire, à lui donner l'impression que l'auteur se faufile en douce derrière son improbable créature. Chacun de ses seize chapitres de l'ouvrage est travaillé comme une pièce à part du décor en miniature du grand théâtre baroque du monde que Des Esseintes essaie de mettre en oeuvre, à sa seule fin et jouissance, dans l'espace aménagé rigoureusement selon ses plans de la maison de Fontenay. De l'horticulture à la parfumerie, de «l'orgue à bouche» lui permettant de composer des symphonies gustatives, jusqu'aux caprices décoratifs qui lui feront glacer d'or et incruster de pierreries la cuirasse de sa tortue, il ne s'agira tant pour lui d'y jouer un rôle de spectateur privilégié du spectacle du monde, mais bien plus d'usurper celui du grand Architecte, et de recréer une scène artificielle construite exclusivement selon ses désirs et caprices, gardée sous son stricte contrôle, faite à son image et ressemblance. Ne serait-ce pas là, d'ailleurs, que résiderait une des clés permettant d'accéder au sens caché derrière les foucades en apparence farfelues et arbitraires de son dandysme ? S'il est vrai, comme le résumait bien cette formule succincte (énoncée par qui déjà..?), qu'au XVIIIe l'on avait réussi à supprimer les prérogatives du Roi, qu'au XIXe le même destin serait réservé à Dieu, avant qu'au XXe siècle l'on s'attaque en définitive à l'Homme lui-même, ne pourrait-on dès alors envisager ce «dandysme esthétisant» comme préfigurant en quelque sorte l'une de ces tentatives désespérées de lutter contre le sentiment d'absurde de l'existence qui verraient le jour et occuperaient progressivement l'esprit du XXe siècle, constituant l'un de ses défis majeurs ? Malade, certes, mais aussi «acteur» dans le sens camusien du terme, hésitant entre l'imitation de Schopenhauer, son maitre absolu à penser, et celle du Christ, nourrie insidieusement par le paradis perdu de sa foi et par une solide éducation religieuse, ainsi que, d'autre part, par une forte angoisse de mort à l'origine de ses symptômes névrotiques, c'est par ses vains efforts de pouvoir vivre en autarcie, par son besoin de «franchir les limites de la pensée», par ses pathétiques élucubrations baudelairiennes autour d'une «extase par le bas» comme forme plutôt d'émancipation spirituelle que de débauche purement sensuelle, c'est en tant que démiurge pleutre, maladroit et risible, que Des Esseintes finit par toucher, voire susciter de l'empathie chez le lecteur. «À Rebours» annoncerait-il ainsi, à un autre niveau et à grands renforts de métaphores, l'une des principales chimères des temps modernes : l'obsession à se singulariser face à la standardisation et à la mécanisation, à l'importance croissante accordée aux progrès techniques - au détriment des savoirs et croyances transmis de génération en génération-, face à la massification érigée au rang d'idéal «égalitaire» promu par nos démocraties modernes, ce que le personnage, reprenant encore une fois à son compte Baudelaire, dénonce comme étant un nivellement par le bas - «médiocratie» des temps nouveaux. "C'était aussi" - vitupérait-il déjà en 1884!- «le grand bagne de l'Amérique transporté sur notre continent, l'immense, la profonde, l'incommensurable goujaterie du financier et du parvenu, rayonnant, tel qu'un abject soleil, sur la ville idolâtre qui éjaculait, à plat ventre, d'impurs cantiques devant le tabernacle impie des banques». Tout un programme! À l'image de ces bonbons violets inventés par le célèbre confiseur parisien «Siraudin» que Des Esseintes affectionnait particulièrement, «À Rebours» serait en définitive une lecture au goût subtilement trouble et évocateur, entre le sucré et le givré, le praliné et le vinaigré. Une friandise exquise à déguster avant tout par les amateurs de parfums composés, au bouquet inhabituel et équivoque et en même temps curieusement familier - mais aussi, pourquoi pas, qui pourrait plaire tout autant à d'autres en manque d'une certaine richesse de saveurs de la langue à déguster, aujourd'hui malheureusement en déperdition, et que celle de Huysman, absolument magnifique, saurait à mon avis parfaitement combler !Commenter  J’apprécie          5019 Citations et extraits (200) Voir plus Ajouter une citationKoraxKorax05 février 2026Signaler ce contenuPage de la citation Est-ce que, pour montrer une bonne fois qu'il existait, le terrible Dieu de la Genèse et le pâle Décloué du Golgotha n'allaient point ranimer les cataclysmes éteints, rallumer les pluies de flammes qui consumèrent les cités jadis réprouvées et les villes mortes ? Est-ce que cette fange allait continuer à couler et à couvrir de sa pestilence ce vieux monde où ne poussaient plus que des semailles d'iniquités et des moissons d'opprobres ? Commenter  J’apprécie          00KoraxKorax05 février 2026Signaler ce contenuPage de la citation Le résultat de l'avènement [du bourgeois] avait été l'écrasement de toute intelligence, la négation de toute probité, la mort de tout art, et, en effet, les artistes avilis s'étaient agenouillés, et ils mangeaient, ardemment, de baisers les pieds fétides des hauts maquignons et des bas satrapes dont les aumônes les faisaient vivre ! Commenter  J’apprécie          00KoraxKorax05 février 2026Signaler ce contenuPage de la citation Maintenant, c'était un fait acquis. Une fois sa besogne terminée, la plèbe avait été, par mesure d'hygiène, saignée à blanc ; le bourgeois, rassuré, trônait, jovial, de par la force de son argent et la contagion de sa sottise. Commenter  J’apprécie          00candlemascandlemas03 juillet 2018Signaler ce contenuPage de la citation Le monsieur salua, déposa, dans la salle à manger, sur le parquet de pitch-pin, son bouclier qui oscilla, se soulevant un peu, allongeant une tête serpentine de tortue qui, soudain effarée, rentra sous sa carapace. Cette tortue était une fantaisie venue à des Esseintes quelque temps avant son départ de Paris. Regardant, un jour, un tapis d’Orient, à reflets, et, suivant les lueurs argentées qui couraient sur la trame de la laine, jaune aladin et violet prune, il s’était dit: il serait bon de placer sur ce tapis quelque chose qui remuât et dont le ton foncé aiguisât la vivacité de ces teintes. Possédé par cette idée il avait vagué, au hasard des rues, était arrivé au Palais-Royal, et devant la vitrine de Chevet s’était frappé le front : une énorme tortue était là, dans un bassin. Il l’avait achetée: puis, une fois abandonnée sur le tapis, il s’était assis devant elle et il l’avait longuement contemplée, en clignant de l’œil. Décidément la couleur tête-de-nègre, le ton de Sienne crue de cette carapace salissait les reflets du tapis sans les activer; les lueurs dominantes de l’argent étincelaient maintenant à peine, rampant avec les tons froids du zinc écorché, sur les bords de ce test dur et terne. Il se rongea les ongles, cherchant les moyens de concilier ces mésalliances, d’empêcher le divorce résolu de ces tons; il découvrit enfin que sa première idée, consistant à vouloir attiser les feux de l’étoffe par le balancement d’un objet sombre mis dessus était fausse ; en somme, ce tapis était encore trop voyant, trop pétulant, trop neuf. Les couleurs ne s’étaient pas suffisamment émoussées et amoindries ; il s’agissait de renverser la proposition, d’amortir les tons, de les éteindre par le contraste d’un objet éclatant, écrasant tout autour de lui, jetant de la lumière d’or sur de l’argent pâle. Ainsi posée, la question devenait plus facile à résoudre. Il se détermina, en conséquence, à faire glacer d’or la cuirasse de sa tortue. Une fois rapportée de chez le praticien qui la prit en pension, la bête fulgura comme un soleil, rayonna sur le tapis dont les teintes repoussées fléchirent, avec des irradiations de pavois wisigoth aux squames imbriquées par un artiste d’un goût barbare. Des Esseintes fut tout d’abord enchanté de cet effet; puis il pensa que ce gigantesque bijou n’était qu’ébauché, qu’il ne serait vraiment complet qu’après qu’il aurait été incrusté de pierres rares. Il choisit dans une collection japonaise un dessin représentant un essaim de fleurs partant en fusées d’une mince tige, l’emporta chez un joaillier, esquissa une bordure qui enfermait ce bouquet dans un cadre ovale, et il fit savoir, au lapidaire stupéfié que les feuilles, que les pétales de chacune de ces fleurs, seraient exécutés en pierreries et montés dans l’écaille même de la bête. Le choix des pierres l’arrêta; le diamant est devenu singulièrement commun depuis que tous les commerçants en portent au petit doigt; les émeraudes et les rubis de l’Orient sont moins avilis, lancent de rutilantes flammes, mais ils rappellent par trop ces yeux verts et rouges de certains omnibus qui arborent des fanaux de ces deux couleurs, le long des tempes ; quant aux topazes, brûlées ou crues, ce sont des pierres à bon marché, chères à la petite bourgeoisie qui veut serrer des écrins dans une armoire à glace; d’un autre côté, bien que l’Église ait conservé à l’améthyste un caractère sacerdotal, tout à la fois onctueux et grave, cette pierre s’est, elle aussi, galvaudée aux oreilles sanguines et aux mains tubuleuses des bouchères qui veulent, pour un prix modique, se parer de vrais et pesants bijoux; seul, parmi ces pierres, le saphir a gardé des feux inviolés par la sottise industrielle et pécuniaire. Ses étincelles grésillant sur une eau limpide et froide, ont, en quelque sorte, garanti de toute souillure sa noblesse discrète et hautaine. Malheureusement, aux lumières, ses flammes fraîches ne crépitent plus; l’eau bleue rentre en elle-même, semble s’endormir pour ne se réveiller, en pétillant, qu’au point du jour. Décidément, aucune de ces pierreries ne contentait des Esseintes; elles étaient d’ailleurs trop civilisées et trop connues. Il fit ruisseler entre ses doigts des minéraux plus surprenants et plus bizarres, finit par trier une série de pierres réelles et factices dont le mélange devait produire une harmonie fascinatrice et déconcertante. Il composa ainsi le bouquet de ses fleurs : les feuilles furent serties de pierreries d’un vert accentué et précis : de chrysobéryls vert asperge; de péridots vert poireau; d’olivines vert olive; et elles se détachèrent de branches en almadine et en ouwarovite d’un rouge violacé, jetant des paillettes d’un éclat sec de même que ces micas de tartre qui luisent dans l’intérieur des futailles. Pour les fleurs, isolées de la tige, éloignées du pied de la gerbe, il usa de la cendre bleue; mais il repoussa formellement cette turquoise orientale qui se met en broches et en bagues et qui fait, avec la banale perle et l’odieux corail, les délices du menu peuple; il choisit exclusivement des turquoises de l’Occident, des pierres qui ne sont, à proprement parler, qu’un ivoire fossile imprégné de substances cuivreuses et dont le bleu céladon est engorgé, opaque, sulfureux, comme jauni de bile. Cela fait, il pouvait maintenant enchâsser les pétales de ses fleurs épanouies au milieu du bouquet, de ses fleurs les plus voisines, les plus rapprochées du tronc, avec des minéraux transparents, aux lueurs vitreuses et morbides, aux jets fiévreux et aigres. Il les composa uniquement d’yeux de chat de Ceylan, de cymophanes et de saphirines. Ces trois pierres dardaient, en effet, des scintillements mystérieux et pervers, douloureusement arrachés du fond glacé de leur eau trouble. L’œil de chat d’un gris verdâtre, strié de veines concentriques qui paraissent remuer, se déplacer à tout moment, selon les dispositions de la lumière. La cymophane avec des moires azurées courant sur la teinte laiteuse qui flotte à l’intérieur. La saphirine qui allume des feux bleuâtres de phosphore sur un fond de chocolat, brun sourd. Le lapidaire prenait note à mesure des endroits où devaient être incrustées les pierres. Et la bordure de la carapace, dit-il à des Esseintes ? Celui-ci avait d’abord songé à quelques opales et à quelques hydrophanes; mais ces pierres intéressantes par l’hésitation de leurs couleurs, par le doute de leurs flammes, sont par trop insoumises et infidèles; l’opale a une sensibilité toute rhumatismale ; le jeu de ses rayons s’altère suivant l’humidité, la chaleur ou le froid ; quant à l’hydrophane elle ne brûle que dans l’eau et ne consent à allumer sa braise grise qu’alors qu’on la mouille. Il se décida enfin pour des minéraux dont les reflets devaient s’alterner : pour l’hyacinthe de Compostelle, rouge acajou; l’aigue-marine, vert glauque; le rubis-balais, rose vinaigre; le rubis de Sudermanie, ardoise pâle. Leurs faibles chatoiements suffisaient à éclairer les ténèbres de l’écaille et laissaient sa valeur à la floraison des pierreries qu’ils entouraient d’une mince guirlande de feux vagues. Des Esseintes regardait maintenant, blottie en un coin de sa salle à manger, la tortue qui rutilait dans la pénombre. Il se sentit parfaitement heureux; ses yeux se grisaient à ces resplendissements de corolles en flammes sur un fond d’or; (...) Un vent glacial courut, accéléra le vol éperdu de la neige, intervertit l’ordre des couleurs. La tenture héraldique du ciel se retourna, devint une véritable hermine, blanche, mouchetée de noir, à son tour, par les points de nuit dispersés entre les flocons. Il referma la croisée ; ce brusque passage sans transition, de la chaleur torride aux frimas du plein hiver, l’avait saisi; il se recroquevilla près du feu et l’idée lui vint d’avaler un spiritueux qui le réchauffât.(...) — Brou ! fit-il, attristé par l’assaut de ces souvenirs. Il se leva pour rompre l’horrible charme de cette vision et, revenu dans la vie présente, il s’inquiéta de la tortue. Elle ne bougeait toujours point, il la palpa ; elle était morte. Sans doute habituée à une existence sédentaire, à une humble vie passée sous sa pauvre carapace, elle n’avait pu supporter le luxe éblouissant qu’on lui imposait, la rutilante chape dont on l’avait vêtue, les pierreries dont on lui avait pavé le dos, comme un ciboire. Commenter  J’apprécie          312MathAixMathAix27 décembre 2017Signaler ce contenuPage de la citation Première phrase : A en juger par les quelques portraits conservés au château de Lourps, la famille des Floressas des Esseintes avait été, au temps jadis, composée d’athlétiques soudards, de rébarbatifs reîtres. Dernière phrase : Seigneur, prenez pitié du chrétien qui doute, de l’incrédule qui voudrait croire, du forçat de la vie qui s’embarque seul, dans la nuit, sous un firmament que n’éclairent plus les consolants fanaux du vieil espoir ! Moments Forts Déjà il rêvait à une thébaïde raffinée, à un désert confortable, à une arche immobile et tiède où il se réfugierait loin de l’incessant déluge de la sottise humaine. (p. 84) Positivement, il souffrait de la vue de certaines physionomies, considérait presque comme des insultes les mines paternes ou rêches de quelques visages, se sentait des envies de souffleter ce monsieur qui flânait, en fermant les paupières d'un air docte, cet autre qui se balançait, en se souriant devant les glaces ; cet autre enfin qui paraissait agiter un monde de pensées, tout en dévorant, les sourcils contractés, les tartines et les faits divers d'un journal. Il flairait une sottise si invétérée, une telle exécration pour ses idées à lui, un tel mépris pour la littérature, pour l'art, pour tout ce qu'il adorait, implantés, ancrés dans ces étroits cerveaux de négociants, exclusivement préoccupés de filouteries et d'argent et seulement accessibles à cette basse distraction des esprits médiocres, la politique, qu'il rentrait en rage chez lui et se verrouillait avec ses livres. Enfin, il haïssait, de toutes ses forces, les générations nouvelles, ces couches d'affreux rustres qui éprouvent le besoin de parler et de rire haut dans les restaurants et dans les cafés, qui vous bousculent, sans demander pardon, sur les trottoirs, qui vous jettent, sans même s'excuser, sans même saluer, les roues d'une voiture d'enfant, entre les jambes. (p.106-107) Dans l'oeuvre de Gustave Moreau, conçue en dehors de toutes les données du Testament, des Esseintes voyait enfin réalisée cette Salomé, surhumaine et étrange qu'il avait rêvée. Elle n'était plus seulement la baladine qui arrache à un vieillard, par une torsion corrompue de ses reins, un cri de désir et de rut ; qui rompt l'énergie, fond la volonté d'un roi, par des remous de seins, des secousses de ventre, des frissons de cuisse ; elle devenait, en quelque sorte, la déité symbolique de l'indestructible Luxure, la déesse de l'immortelle Hystérie, la Beauté maudite, élue entre toutes par la catalepsie qui lui raidit les chairs et lui durcit les muscles la Bête monstrueuse, indifférente, irresponsable, insensible, empoisonnant, de même que l'Hélène antique, tout ce qui l'approche, tout ce qui la voit, tout ce qu'elle touche. (p. 144 – 145) Tel qu'un ermite, il était mûr pour l'isolement, harassé de la vie, n'attendant plus rien d'elle ; tel qu'un moine aussi, il était accablé d'une lassitude immense, d'un besoin de recueillement, d'un désir de ne plus avoir rien de commun avec les profanes qui étaient, pour lui, les utilitaires et les imbéciles. En résumé, bien qu'il n'éprouvât aucune vocation pour l'état de grâce, il se sentait une réelle sympathie pour ces gens enfermés dans des monastères, persécutés par une haineuse société qui ne leur pardonne ni le juste mépris qu'ils ont pour elle ni la volonté qu'ils affirment de racheter, d'expier, par un long silence, le dévergondage toujours croissant de ses conversations saugrenues ou niaises. (p. 158-159) La verve sauvage, le talent âpre, éperdu de Goya le captait ; mais l'universelle admiration que ses oeuvres avaient conquise, le détournait néanmoins un peu, et il avait renoncé, depuis des années, à les encadrer, de peur qu'en les mettant en évidence, le premier imbécile venu ne jugeât nécessaire de lâcher des âneries et de s'extasier, sur un mode tout appris, devant elles. Il en était de même de ses Rembrandt qu'il examinait, de temps à autre, à la dérobée ; et, en effet, si le plus bel air du monde devient vulgaire, insupportable, dès que le public le fredonne, dès que les orgues s'en emparent, l'oeuvre d'art qui ne demeure pas indifférente aux faux artistes, qui n'est point contestée par lessots, qui ne se contente pas de susciter l'enthousiasme de quelques-uns, devient, elle aussi, par cela même, pour les initiés, polluée, banale, presque repoussante. Cette promiscuité dans l'admiration était d'ailleurs l'un des plus grands chagrins de sa vie ; d'incompréhensibles succès lui avaient, à jamais gâté des tableaux et des livres jadis chers ; devant l'approbation des suffrages, il finissait par leur découvrir d'imperceptibles tares, et il les rejetait, se demandant si son flair ne s'épointait pas, ne se dupait point. (p.203) Une fois de plus, cette solitude si ardemment enviée et enfin acquise, avait abouti à une détresse affreuse ; ce silence qui lui était autrefois apparu comme une compensation des sottises écoutées pendant des ans, lui pesait maintenant d'un poids insoutenable. Un matin, il s'était réveillé, agité ainsi qu'un prisonnier mis en cellule ; ses lèvres énervées remuaient pour articuler des sons, des larmes lui montaient aux yeux, il étouffait de même qu'un homme qui aurait sangloté pendant des heures. (p. 233-234) En effet, s'il ne comportait point un sacrilège, le sadisme n'aurait pas de raison d'être ; d'autre part, le sacrilège qui découle de l'existence même d'une religion, ne peut être intentionnellement et pertinemment accompli que par un croyant, car l'homme n'éprouverait aucune allégresse à profaner une foi qui lui serait ou indifférente ou inconnue. La force du sadisme, l'attrait qu'il présente, gît donc tout entier dans la jouissance prohibée de transférer à Satan les hommages et les prières qu'on doit à Dieu ; il gît donc dans l'inobservance des préceptes catholiques qu'on suit même à rebours, en commettant, afin de bafouer plus gravement le Christ, les péchés qu'il a le plus expressément maudits : la pollution du culte et l'orgie charnelle. Au fond, ce cas, auquel le marquis de Sade a légué son nom, était aussi vieux que l'Église ; il avait sévi dans le XVIIIe siècle, ramenant, pour ne pas remonter plus haut, par un simple phénomène d'atavisme, les pratiques impies du sabbat au moyen âge. (p.273) En se sondant bien, néanmoins, il comprenait d'abord que, pour l'attirer, une oeuvre devait revêtir ce caractère d'étrangeté que réclamait Edgar Poe, mais il s'aventurait volontiers plus loin, sur cette route et appelait des flores byzantines de cervelle et des déliquescences compliquées de langue ; il souhaitait une indécision troublante sur laquelle il pût rêver, jusqu'à ce qu'il la fit, à sa volonté, plus vague ou plus ferme selon l'état momentané de son âme. Il voulait, en somme, une oeuvre d'art et pour ce qu'elle était par elle-même et pour ce qu'elle pouvait permettre de lui prêter, il voulait aller avec elle, grâce à elle, comme soutenu par un adjuvant, comme porté par un véhicule, dans une sphère où les sensations sublimées lui imprimeraient une commotion inattendue et dont il chercherait longtemps et même vainement à analyser les causes. (p. 296) En effet, lorsque l'époque où un homme de talent est obligé de vivre, est plate et bête, l'artiste est, à son insu même, hanté par la nostalgie d'un autre siècle. Ne pouvant s'harmoniser qu'à de rares intervalles avec le milieu où il évolue ; ne découvrant plus dans l'examen de ce milieu et des créatures qui le subissent, des jouissances d'observation et d'analyse suffisantes à le distraire, il sent sourdre et éclore en lui de particuliers phénomènes. De confus désirs de migration se lèvent qui se débrouillent dans la réflexion et dans l'étude. Les instincts, les sensations, les penchants légués par l'hérédité se réveillent, se déterminent, s'imposent avec une impérieuse assurance. Il se rappelle des souvenirs d'êtres et de choses qu'il n'a pas personnellement connus, et il vient un moment où il s'évade violemment du pénitencier de son siècle et rôde, en toute liberté, dans une autre époque avec laquelle, par une dernière illusion, il lui semble qu'il eût été mieux en accord. Chez les uns, c'est un retour aux âges consommés, aux civilisations disparues, aux temps morts ; chez les autres, c'est un élancement vers le fantastique et vers le rêve, c'est une vision plus ou moins intense d'un temps à éclore dont l'image reproduit, sans qu'il le sache, par un effet d'atavisme, celle des époques révolues. (p.297-298) Décidément, il ne lui restait aucune rade, aucune berge. Qu'allait-il devenir dans ce Paris où il n'avait ni famille ni amis ? Aucun lien ne l'attachait plus à ce faubourg Saint-Germain qui chevrotait de vieillesse, s'écaillait en une poussière de désuétude, gisait dans une société nouvelle comme une écale décrépite et vide ! Et quel point de contact pouvait-il exister entre lui et cette classe bourgeoise qui avait peu à peu monté, profitant de tous les désastres pour s'enrichir, suscitant toutes les catastrophes pour imposer le respect de ses attentats et de ses vols? Après l'aristocratie de la naissance, c'était maintenant l'aristocratie de l'argent ; c'était le califat des comptoirs, le despotisme de la rue du Sentier, la tyrannie du commerce aux idées vénales et étroites, aux instincts vaniteux et fourbes. Plus scélérate, plus vile que la noblesse dépouillée et que le clergé déchu, la bourgeoisie leur empruntait leur ostentation frivole, leur jactance caduque, qu'elle dégradait par son manque de savoir-vivre, leur volait leurs défauts qu'elle convertissait en d'hypocrites vices; et, autoritaire et sournoise, basse et couarde, elle mitraillait sans pitié son éternelle et nécessaire dupe, dire que je vais rentrer dans la turpide et servile cohue du siècle ! Il appelait à l'aide pour se cicatriser, les consolantes maximes de Schopenhauer, il se répétait le douloureux axiome de Pascal « L'âme ne voit rien qui ne l'afflige quand elle y pense », mais les mots résonnaient Commenter  J’apprécie          70 Videos de Joris-Karl Huysmans (16) Voir plusAjouter une vidéoVidéo de Joris-Karl Huysmans Retrouvez les derniers épisodes de la cinquième saison de la P'tite Librairie sur la plateforme france.tv : https://www.france.tv/france-5/la-p-tite-librairie/N'oubliez pas de vous abonner et d'activer les notifications pour ne rater aucune des vidéos de la P'tite Librairie.Savez-vous quel est le roman le plus pessimiste, le plus noir de toute la littérature française ? « A Rebours », de Joris-Karl Huysmans, c'est à lire en poche chez Folio Gallimard / FolioVoir plusCe que je sais de toi par Chacour

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