Apprendre Le Tchèque, C'est Aussi Séduire - Radio Prague
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Avez-vous un exemple ?
« Il y a ces fameuses expressions comme ‘strč prst skrz krk’ (cf. : http://www.radio.cz/fr/rubrique/tcheque/le-virelangue-jazykolam-strc-prst-skrz-krk) qu’on se dépêche de vous apprendre. La plupart des gens ont du mal à prononcer ce type de phrase, alors qu’en fait, si on joue un peu avec, on y arrive. C’est aussi une question de motivation. Apprendre une langue est un jeu. Il faut que ce soit ludique. C’est aussi une manière de se dissimuler. On fait disparaître son ‘moi’, ce qui n’est pas forcément évident, notamment pour les Français qui ont une culture forte au niveau international depuis plusieurs siècles. On n’oublie pas aussi facilement le fait qu’on est français. Paradoxalement, il est très facile de s’approprier l’identité française ou de s’en réclamer. C’est beaucoup plus difficile de s’approprier l’identité tchèque… »
Pourquoi ?
« Peut-être parce que cette identité tchèque a longtemps été complexe et menacée. Pour les psycholinguistes, il y a aussi le degré d’adaptation dont il faut tenir compte. A partir d’un certain âge, notamment à l’adolescence, la capacité à entendre et reproduire des sons se réduit. On a alors plus de difficultés pour apprendre une langue. Mais cela n’est vrai que dans une certaine mesure. Si on veut, on peut toujours apprendre une langue. »
Si on revient aux suites de consonnes et aux mots ‘imprononçables’ que l’on trouve en tchèque, y en a-t-il qui vous pose encore problème ?
« Non, même s’il peut m’arriver devant mes élèves de déraper. Ceci dit, si je pense par exemple à la diphtongue ‘dietetika’ - ‘diététique’, en tchèque le ‘i’ et le ‘e’ (‘prononcez ‘é’) sont bien distincts. Même après dix ans de pratique quotidienne, je peux encore glisser là-dessus, et du coup mon interlocuteur peut me faire répéter parce qu’il n’est pas sûr d’avoir bien compris. »
« Mais quand je parle avec quelqu’un dans la rue, on ne m’identifie pas comme étranger, même si les gens doivent penser que j’ai un accent de Moravie ou de Slovaquie. Bon, comme je n’ai pas non plus une tête de Tchèque typique, les gens imaginent que je suis un étranger. »

Quelles sont les principales difficultés pour les Français qui apprennent le tchèque ? Peut-on prétendre parler tchèque sans apprendre la grammaire et les déclinaisons ?
« C’est une affaire d’exigence. Ce n’est pas facile d’avoir une conversation de base si on ne décline pas les mots un minimum. Il faut admettre que la prononciation est particulièrement difficile pour les Français, qui ont du mal à s’adapter. Il y a énormément de nuances et de subtilités dans les préverbes, sans oublier toutes les tournures impersonnelles qui ne sont absolument pas naturelles en français. »

« En revanche, le système des temps est d’une simplicité enfantine en tchèque comme dans toutes les langues. J’ai énormément de mal à expliquer à mes étudiants tchèques de français ce qu’est un futur antérieur ou un passé antérieur. »
Peut-on prétendre que la langue tchèque est plus riche que le français avec notamment plus de nuances ?
« Je ne le pense pas. Il y a des champs ou des domaines dans lesquels une langue a évolué différemment. Par exemple, si on prend le système temporel des verbes, le français est clairement plus riche avec une palette de nuances qui est extraordinaire. Cela pose d’ailleurs problème aux traducteurs tchèques pour rendre des phrases qui sont évidentes pour nous et qu’un enfant de cinq ou six ans utilise sans s’en rendre compte. »
« En revanche, d’autres domaines sont plus développés avec des nuances assez subtiles comme au niveau des préfixes verbaux. Les lexicologues se battent à coups de statistiques pour prétendre quelle langue possède le vocabulaire le plus large et le plus riche, mais cela me semble peu convaincant. On dit qu’il y a plus de vocabulaire au sens strict en tchèque qu’en français ne serait-ce que parce que pour un mot, on a un mot de nature purement slave et un autre de nature latine, voire germanique. On a donc parfois deux, trois, voire quatre mots pour désigner une même chose. En réalité, le français possède aussi beaucoup de synonymes avec peut-être – et il faudrait vérifier ce que j’avance – un peu plus d’amplitude dans les registres stylistiques. »
« Donc, non, il n’y a pas de langue plus riche qu’une autre. Simplement, dans certains cas, une langue permet d’être plus précis avec une phrase très pertinente qui est difficile à traduire. Mais cela vaut aussi pour d’autres langues. »
Pour en revenir à vous, comment expliqueriez-vous que vous ayez tout de suite accroché au tchèque ?
« On l’a dit, les sonorités, très originales, m’amusaient beaucoup. Il y avait aussi une espèce de défi. J’aime les casse-têtes et les rebus. Arrivera-t-on à prononcer un mot comme ‘čtvrtý’– ‘quatrième’, sachant qu’en réalité les Tchèques se simplifient la tâche et ne prononcent pas chaque consonne ? »

« Après, mon histoire personnelle est liée à Prague. Quand j’y suis arrivé, mon idée était de me reconstruire dans une autre langue. J’ai alors quitté Lyon, une ville qui ressemble beaucoup à Prague, pour me réapproprier le monde à travers le tchèque. Je me suis fait de nouveaux amis et suis tombé amoureux dans cette langue. Désormais, le tchèque fait partie de moi, à tel point que j’ai parfois le sentiment de perdre mon français… J’imagine que je ne suis pas le seul dans ce cas-là, mais j’ai parfois des contaminations ou des doutes qui font que je cherche mes mots. Comme je travaille avec la langue et que je traduis vers le français, c’est un cauchemar. Malgré tout mon amour pour le tchèque, le français reste ma langue d’expression, ma ‘langue de nourriture’. Le Tchèque n’est qu’une province qui s’y est ajouté. »
Vous êtes arrivé à Prague en 1999. C’était une époque encore de grands changements. Quel souvenir en gardez-vous ?
« Mon idée était d’abord de vivre pendant un certain temps à l’étranger pour découvrir autre chose. C’était à la fois une manière de fuir et de chercher. Prague à cette époque-là, c’était effectivement quelque chose de magique. Peut-être plus qu’aujourd’hui, même s’il est toujours difficile de comparer. J’avais l’impression qu’un vent de liberté soufflait. Il y avait quelque chose de très motivant et ouvert dans l’atmosphère, ne serait-ce que par rapport à Lyon et à la France, où j’avais le sentiment d’étouffer. »

Les échanges n’étaient pas développés comme ils le sont aujourd’hui avec les touristes et les étudiants. Venir en République tchèque était encore une démarche particulière, car on voyageait moins. Dans l’imaginaire des gens, c’était encore un lointain pays de l’Est. On suppose que pour un étranger, apprendre le tchèque à cette époque avait aussi certains avantages…
« Bien évidemment, il y en avait beaucoup. Cela faisait partie du jeu. Sans rentrer dans la psychologie, c’était une manière de séduire. Les Tchèques accueillaient les Français et les Occidentaux en général les bras ouverts, et à plus forte raison lorsque ces étrangers faisaient l’effort de parler tchèque. Cela leur plaisait, et c’est peut-être ce qui a fait que je me suis senti si bien ici. C’est vrai. »
Et qui a fait que vous avez fait la connaissance de votre femme tchèque. Avez-vous tout de suite communiqué en tchèque avec elle ?
« Non, au début c’était la catastrophe, car les gens me répondaient en anglais. En fait, il y a d’abord l’étape de la curiosité. Les gens sont intrigués de voir un Français patauger dans leur langue sans parvenir à se faire comprendre très clairement. Puis il y a un seuil, un moment charnière, où on a commencé à me répondre en tchèque. Alors là, ça décoiffe, car on ne comprend pas tout ! Mais tant que les gens s’extasient, c’est que vous parlez encore une langue étrangère. La dernière phase, c’est donc quand les gens ne remarquent plus que vous parlez différemment d’eux. Cela signifie alors que vous maîtrisez vraiment la langue, que celle-ci est devenue un outil de communication pour les échanges de tous les jours. »

« Oui ! ‘Je to tak !’– clairement. Mon tchèque est un tchèque de Prague avec ses particularités. Par exemple, on ne dit pas ‘dobrý’ (‘bon’) ou ‘okno’ (‘fenêtre’) comme dans les manuels, mais ‘dobrej’ et ‘vokno’, etc. Il y a donc des régionalismes comme partout ailleurs. Par exemple, c’est l’exemple le plus fréquent, un habitant de Brno en Moravie dit ‘Já su z Brna’ au lieu de ‘Jsem z Brna’. »
« D’autres choses sont plus amusantes. Par exemple, une collègue d’Ostrava m’a écrit récemment ‘fajně’, un mot qui ne s’utilise absolument pas en Bohême. ‘Fajn’ est un adverbe qui vient de l’anglais, signifie ‘sympa, super, cool’, et que les Tchèques utilisent couramment. Vous avez aussi l’adjectif ‘fajnový’… Mais ‘fajně’ ? C’est un autre type de construction. »
« De manière plus générale, l’accent d’Ostrava et de Moravie est plus syncopé. Ils ont ce que les gens de Bohême considèrent comme des archaïsmes. Leur façon de parler est plus proche de la forme écrite et soutenue. Par exemple, au lieu de ‘dost’ (‘assez’), ils diront ‘dosti’. Quant aux Slovaques, ils ont eux aussi un accent clairement identifiable. »
« C’est agréable d’entendre ces différences, même si je tiens beaucoup au tchèque de Prague. Et puis c’est un tchèque que je retrouve chez les écrivains que j’apprécie. C’est la langue des personnages du brave soldat Chvéïk de Jaroslav Hašek ou d’un auteur plus contemporain comme Emil Hakl. Pour moi, c’est une langue qui a une couleur, même si je ne m’en rends plus trop compte si je ne voyage pas et ne bouge pas de Prague. »
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