Compte Rendu De Léon Gavet. Je Vous écris Des Samoa. Un Demi ...

1« Père Gavet, missionnaire à Savaï, archipel des Navigateurs, Océanie », ou encore « R.P. Gavet à Samoa, via Suez-Sydney, Fidij, Apia ». C’est à ces adresses que l’on pouvait écrire, au xixe siècle, au père Léon Gavet à Samoa. Je vous écris des Samoa. Un demi-siècle de correspondance inédite 1858-1909 venue de la lointaine Océanie est un ouvrage de 655 pages regroupant plusieurs centaines de lettres du père Léon Gavet, missionnaire mariste dans l’archipel de Samoa de 1859 à sa mort en 1909. Le livre est introduit par Mireille Dodart-de l’Hermuzière, qui a entrepris le colossal travail de publication de la correspondance du cousin germain de son arrière-grand-mère, et préfacé par S. Tcherkézoff. Les lettres sont accompagnées de photographies prises aux Samoa (Léon Gavet, photographe, en est le plus souvent l’auteur) et de quelques (rares) lettres écrites par des Samoans qui ont partagé la vie du missionnaire, et qui nous sont connus sous les noms de Cypriano et Silivelio. Les lettres sont présentées en quatre parties correspondant à quatre périodes chronologiques.

2L’histoire des pères de la Société de Marie, principale congrégation catholique ayant participé à l’action missionnaire dans les îles d’Océanie, a été largement étudiée par des historiens et anthropologues du Pacifique (voir Duriez-Toutain, 1995 ; Laux, 2000). Les lettres des missionnaires, source importante de ce travail, sont accessibles par divers biais : dans les archives de la Société de Marie à Rome, mais aussi, plus directement, dans Les Annales de l'association de la propagation de la foi (devenues Annales de la propagation de la foi à partir de 1834), périodique dont une partie (1822-1974) est disponible en ligne sur le site de Gallica, bibliothèque numérique de la Bibliothèque nationale de France. En outre, les missionnaires ont écrit leur propre histoire dans de nombreux ouvrages, dont certains sont mentionnés au fil des lettres du père Gavet (par exemple celui du révérend père Calixte (1877) ; on peut aussi évoquer celui du père A. Monfat (1893). Enfin, d’autres recueils de lettres ont été publiés, comme celui rassemblé par C. Girard (2008 ; cf. Bounoure, 2009).

3Le recueil de lettres du père Gavet n’en a pas moins un grand intérêt qui tient à plusieurs particularités : il s’agit d’abord de lettres qui n’étaient pas destinées à être partagées avec la hiérarchie ecclésiastique, contrairement à celles du recueil édité par C. Girard (2008), mais qui étaient adressées principalement à sa famille, surtout ses sœurs et nièces. Or, ce type de lettres est rare à la fois dans la publication des Annales et dans les archives des pères missionnaires maristes à Rome. Le missionnaire s’y livre d’une manière particulière, plus libre, avec d’ailleurs parfois une demande explicite pour qu’elles ne sortent pas du cercle familial. En outre, ces lettres, compilées et retranscrites avec soin, constituent un document unique par leur caractère exhaustif : elles donnent à entendre le récit d’une vie entière. La correspondance est strictement à sens unique – les lettres que le père recevait n’en faisant pas partie – ce qui donne au récit un caractère autobiographique et, sous certains aspects, romanesque.

  • 1 La personne à laquelle il a le plus écrit est sa sœur Claire, dont les noms d’épouse furent Gourdon (...)

4En effet, le père Gavet se révèle un auteur doué, qui sait prendre sa lectrice ou son lecteur « par la main » pour partager avec elle ou lui1 ce qu’il voit et vit. La dimension romanesque est particulièrement marquée dans la première partie de l’ouvrage, véritable récit de voyage, celui d’un homme encore jeune pour qui le départ dans la « lointaine Océanie » ne répond pas seulement à un devoir ou une vocation mais aussi au désir de découvrir le monde. Cette découverte se fait progressivement, à travers le voyage qui le mène de France en Australie d’abord ; puis, après une pause de plusieurs mois dans ce pays et une traversée tumultueuse de la partie ouest du Pacifique, il peut faire la connaissance de plusieurs archipels d’Océanie centrale (‘Uvea [Wallis] et Futuna, Fidji [Ovalau], Rotuma, Tonga), avant d’arriver à Samoa en octobre 1859. Les descriptions n’ont parfois rien à envier à des cartes postales touristiques. Dans une lettre écrite le 8 janvier 1859 à Sydney, où il attend son départ et affectation exacte dans les îles d’Océanie, il écrit à sa sœur :

« Tout va parfaitement, santé excellente, bon logement, bonne nourriture, bonne compagnie et beau pays » (p. 38)

5Son temps est principalement occupé par les loisirs : il court, il va se baigner, il fait des sorties jusqu’à Sydney. Plus loin, à 'Uvea, il souligne qu’il n’y a rien de « plus pittoresque et agréable » (p. 75) que les « îlots qui sont sur les récifs ».

6Après l’installation à Samoa, le récit perd de son caractère aventurier et s’attache principalement au quotidien du missionnaire. Les longues lettres, qui répètent parfois des informations similaires à différents interlocuteurs, présentent un intérêt pour les chercheurs de différentes disciplines et travaillant sur des objets d’étude divers. D’abord, pour les historiens des religions. L’auteur des lettres, qui a un point de vue éminemment « situé » sur le sujet (au sens des savoirs situés de Haraway, 1988), donne des indications néanmoins intéressantes sur les mécanismes de la conversion (sur ce point, voir la préface de S. Tcherkézoff). Il ne cache pas la multiplicité des raisons qui expliquent ces conversions, dont il admet qu’elles doivent autant à des enjeux sociaux voire politiques qu’au développement d’une foi réelle. Ses commentaires sont révélateurs de ce qui préoccupe le monde missionnaire : le résultat. La conversion et le baptême apparaissent comme des entreprises quasi industrielles dont l’efficacité se mesure aux « âmes » gagnées et dont le décompte est donné au fil des lettres. Même auprès de ses interlocuteurs non ecclésiastiques, Léon Gavet tient à faire la démonstration de la réussite des missions. À titre d’exemple, il relate, le 17 février 1859, une cérémonie à laquelle le père Poupinel a assisté « en Calédonie », pour reprendre l’appellation utilisée, et qui devait permettre d’achever la conversion des habitants de l’île des Pins, par le baptême de 168 catéchumènes en une matinée (p. 48). À Tonga, ce sont 376 chrétiens qui sont confirmés d’un coup lors du passage des missionnaires, en une douzaine de jours au cours du mois de septembre 1859 (p. 91). Les lettres peuvent aussi permettre à l’historien de retracer des moments clefs de la vie des missions catholiques à Samoa : le père y raconte les multiples projets de constructions d’églises, et le projet de l’école catéchiste qui va l’occuper de nombreuses années sur la montagne de Vaea, d’où il écrit à partir de 1876. Le lieu est détruit par un cyclone en 1883 (p. 396). Les catéchistes y étaient formés pendant trois ans avant d’être envoyés dans divers villages pour organiser la catéchèse (p. 470).

7Bien que le récit exprime une perspective missionnaire, il donne malgré tout quelques indices de la manière dont lui-même fut perçu et « catégorisé » dans les schèmes culturels samoans (Sahlins, 1985). Il est d’abord considéré comme un faifeau (terme utilisé aujourd’hui pour désigner les hommes d’Église, prêtres ou pasteurs). Ce mot renvoie, au xixe siècle, à des prérogatives non seulement religieuses, mais aussi médicales, ce qui, pour le missionnaire, donne lieu à des situations parfois burlesques (de jeunes femmes enceintes qui souhaitent avorter viennent le consulter !). Enfin, de par l’attachement du père Gavet à la description du quotidien, ses lettres regorgent de détails sur la vie matérielle des missionnaires (habitations, outils). Ainsi, en janvier 1860, le père Léon Gavet envoie à sa sœur le croquis de sa première maison (p. 109).

8Du point de vue de l’histoire politique, l’ouvrage est riche d’enseignements sur la complexité du monde colonial et des rapports de pouvoir qui le traversent. D’un côté, principalement dans les premières lettres, le missionnaire laisse entendre une confiance condescendante dans la supériorité des sociétés européennes et dans la mission civilisatrice qui est la sienne ; il utilise des termes variés pour désigner les populations rencontrées depuis son départ de France, révélateurs des catégorisations hiérarchiques et raciales dominantes à l’époque, mais aussi de l’attitude paternaliste des missionnaires (« nos chers sauvages » p. 133, « nos peaux rouges » p.155). À Fidji, les habitants sont, d’après le père, cannibales, et L. Gavet ne fait pas dans la demi-mesure lorsqu’il évoque cette pratique

« Il n’est pas rare aujourd’hui de rencontrer de ces hommes qui, au dire de leurs compatriotes, sont de vrais cimetières, tant ils ont dévoré de la chair humaine. » (p. 89)

9D'un autre côté, le sentiment de supériorité est conforté dans certains cas par la place que les missionnaires se voient assignée dans les systèmes sociaux locaux. Lors de ses passages à Wallis et Futuna, en route pour sa mission, le père décrit des festivités organisées pour les missionnaires (il voyage aux côtés de Mgr Bataillon) : les marques de respect reçues sont comparables à celles que l’on donnerait à des membres de la chefferie. À Futuna, il rapporte par exemple le don de 100 cochons et de 4 000 ignames. De même, plus tard, lorsqu’il se rend à Tokelau en 1882, il évoque un « accueil phénoménal ».

10Toutefois, la confiance dans la supériorité de la civilisation européenne et l’imposition d’une volonté religieuse ou politique se heurtent aussi à des résistances ou à des indifférences. Les accueils reçus sont très variables : à Rotuma, où le père Gavet et ses coreligionnaires séjournent brièvement sur la route qui les mènent à Samoa, on rit sur leur passage et les chefs refusent de les rencontrer. À Samoa, le père Gavet connaîtra un rejet similaire sur l’île de Tutuila, où il tente de s’installer en 1864.

11Dans l’archipel samoan, où le père Gavet se voit d’abord confier la station de Falefa (Upolu), il apparaît, durant ces premières années, plus toléré qu’accepté. Le jugement porté sur les Samoans qui l’entourent, souvent négatif, est affecté par les relations quotidiennes qu’il entretient avec eux et qui semblent difficiles. D’après lui, les Samoans sont « fiers », « intéressés », mais aussi « paresseux ». Il cherche donc parfois à les humilier (p. 118) et déplore qu’on ne puisse pas assez leur confier des tâches ménagères (p. 119) ou, encore, qu’ils lui mangent ses cochons (p. 121) ! Ces relations évoluent progressivement. Ceci est notamment perceptible dans la manière dont il désigne son entourage : les personnes qu’il fréquente sont d’abord anonymes, y compris celles qui l’accompagnent dans sa vie quotidienne : celui qui est encore son « petit noir » en avril 1860 (p. 118) – payé par un mètre de tissu et son amitié – devient son « bon petit enfant nommé Cypriano » (p. 206) en juillet 1865 et un compagnon pour de longues années auquel il semble extrêmement attaché. Quelques signes laissent penser que le missionnaire gagne localement en prestige : le nombre de cochons qu’il détient (et qui sont placés ou confiés à des Samoans) ainsi que le nombre de personnes qui travaillent pour lui (trois enfants en 1866) augmentent régulièrement. Cette évolution va de pair avec l’expression de plus en plus fréquente d’un sentiment d’appartenance à la terre et à la société samoane (par l’utilisation du pronom « nous »), par opposition à ses destinataires et aux Européens (« vous »/« eux »).

12La production épistolaire laisse également apercevoir les liens qui se nouent à distance entre l’entourage du père à Samoa et celui resté en France : ses sœurs et nièces marrainent des Samoan.e.s et leur envoient des paquets. À ce sujet, la lettre de Cypriano, jointe à celle du père Gavet le 30 avril 1867, est certainement l’une des pièces les plus émouvantes de cette compilation. Cypriano, offusqué d’avoir été traité de sauvage par Marie, l’une des nièces du père Gavet, lui écrit pour expliquer la colère que ce qualificatif a suscitée chez lui. Il souligne qu’il y a des Européens qui mériteraient bien plus ce qualificatif que les Samoans, qui sont désormais des « gens éclairés » et qui, en outre, vivent dans l’abondance de nourriture.

13En dehors des relations entre missionnaires et sociétés locales, les lettres retracent aussi les luttes d’influence des puissances coloniales en Océanie et la manière dont les missionnaires se positionnaient – ou cherchaient à se tenir en retrait – dans ce jeu. Le conflit avec les Anglais en général, et les missionnaires protestants en particulier, est un fil rouge des lettres. Dès le début de son voyage en 1858, le père Gavet regrette qu’il y ait tant d’Anglais à bord des navires empruntés ; Sydney n’a qu’un défaut, celui d’être une ville anglaise. Il déplore les accusations injustifiées dont les missionnaires catholiques sont victimes de la part des protestants, mais il se défend assez bien lui-même en la matière. Ainsi, dans une lettre d’octobre 1859, évoque-t-il une cérémonie particulière dont il a été informé lors de son passage à Fidji avec d’autres missionnaires catholiques. Au cours de cette cérémonie, appelée lotu-ofa, le prêcheur se serait vu interrompre par l’arrivée d’un esprit ; cet « esprit diabolique » possédant tout le monde, tous les participants à la cérémonie se ruent alors les uns sur les autres, hommes, femmes, enfants, dans la pénombre et « Dieu sait s’ils en profitent » (p. 90).

14Au fil de ces lettres, on peut aussi retracer les jeux d’influence des puissances européennes et nord-américaines à Samoa : Allemands, Anglais, Américains et, dans une moindre mesure, Français interviennent dans ce tableau. À la fin des années 1880, le père relate en détail les conflits opposant Allemands et Anglais à Samoa, lesquels soutiennent respectivement les chefs Tamasese et Mataafa (Malietoa). La description de la tempête de mars 1889, qui détruisit sept navires de guerre en faction et fit de nombreux morts dans les deux camps (allemands et américains) est saisissante.

15Les lettres ont également un intérêt du point de vue de l’histoire des communications et des transports. Dans la première partie de l’ouvrage, les lettres, qui retracent, comme évoqué, son périple de Marseille jusqu’à Sydney puis, après un temps d’arrêt, de Sydney à Apia, peint un monde déjà globalisé, dans lequel les réseaux liés aux missions occupent une place clef (dans tous les ports et étapes les menant en Océanie, les missionnaires sont hébergés par des coreligionnaires). Les lettres sont en outre traversées de nombreux méta-commentaires sur l’acte d’écrire et de communiquer, qui nous permettent de comprendre comment ce réseau épistolaire fonctionne. Nous disposons pour la plupart des lettres de la date d’envoi et de la date d’arrivée, ce qui permet de constater qu’il faut fréquemment, dans les années 1860, six mois à une lettre pour faire le trajet. Au cours de ses premières années dans le Pacifique, le père Gavet dépend, pour sa correspondance, de transports réguliers jusqu’en Australie, les « malles » mais surtout, à partir de l’Australie, de transports beaucoup plus incertains, par les baleiniers ou navires marchands qui apportent du ravitaillement, des armes, etc. Le 8 septembre 1871, Léon Gavet annonce une « grande nouvelle » : celle d’une nouvelle malle entre Londres, New York, San Francisco et Sydney qui fera halte au port d’Apia. Il estime pouvoir avoir les lettres d’Europe en vingt-huit jours. Il rappelle qu’il fallait jusqu’alors au moins cinq semaines pour Sydney et deux à trois mois entre Sydney et Samoa, selon les opportunités. L’attente des lettres, celles qui se perdent dans un naufrage, l’importance de recevoir des nouvelles, etc., sont des thèmes récurrents de la correspondance. À de multiples reprises, le père Gavet exprime un sentiment d’abandon parce qu’il ne reçoit pas assez de lettres et en fait grief à ses parents.

16Le père Gavet est aussi le témoin de nouvelles formes de mobilité : à celles uniquement commerciales ou liées à des enjeux politiques ou diplomatiques s’ajoutent assez rapidement des mobilités d’agrément. Ainsi, en juin 1884, le père Gavet évoque un voyage organisé par 125 riches propriétaires australiens et néo-zélandais qui avaient loué un bateau pour visiter les îles, mais se retrouvent en quarantaine à cause de la rougeole lors de leur arrivée (p. 409).

17Enfin, l’ouvrage intéressera les anthropologues cherchant à retracer l’expression de pratiques culturelles samoanes au xixe siècle (voir Essertel, 2008) : S. Tcherkézoff, spécialiste de Samoa, en pointe plusieurs dans sa préface. Plusieurs descriptions minutieuses concernent effectivement la culture matérielle, la religion, les techniques de pêche, les pratiques mortuaires parmi bien d’autres. Léon Gavet donne également quelques indications nous permettant de comprendre la société qui naît au xixe siècle à la suite des contacts avec les Européens (marchands, baleiniers, beachombers) qui s’installent à Samoa. Sur ce point, la référence se fait néanmoins principalement par la forme de la condamnation des relations entre hommes européens et femmes du Pacifique.

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