Dictionnaire Raisonné De L'architecture Française Du XIe ... - Wikisource
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| Pilastre < | Index alphabétique - P | > Pinacle |
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PILIER, s. m. Support vertical de pierre isolé, destiné à porter les charpentes ou les voûtes des édifices. Le pilier appartient à l’architecture du moyen âge. Les Grecs ni les Romains n’élevaient, à proprement parler, de piliers, car ce nom ne peut être donné à la colonne non plus qu’à ces masses épaisses et compactes de blocages qui, dans les grands édifices romains, comme les salles des Thermes, par exemple, supportent et contre-butent les voûtes. Le pilier est trop grêle à lui seul pour résister à des poussées obliques ; il faut, pour qu’il puisse conserver la ligne verticale, qu’il soit chargé verticalement, ou que les résultantes des poussées des voûtes agissant sur lui se neutralisent de manière à se résoudre en une pression verticale. Lorsque les nefs d’églises, les salles, étaient couvertes par des charpentes, il n’était pas besoin de donner aux piliers une force extraordinaire, et de chercher, par la combinaison de leur section horizontale, à résister aux pressions obliques des voûtes ; mais dès que l’on prétendit substituer la voûte aux charpentes pour fermer les vaisseaux, les constructeurs s’ingénièrent pour donner aux piliers des formes propres à remplir cette nouvelle destination. Ils augmentèrent d’abord démesurément le diamètre de la colonne cylindrique, puis ils groupèrent plusieurs colonnes ; puis ils cantonnèrent les piliers à section carrée de colonnes engagées ; ils cherchèrent ainsi des combinaisons résistantes jusqu’au moment où l’architecture adopta, vers le milieu du XIIe siècle, un système de structure entièrement nouveau. Alors le pilier ne fut plus que le dérivé de la voûte ou de la pression agissant sur lui.
Mieux que tout autre membre de l’architecture, le pilier, pendant le moyen âge, exprime les essais, les efforts des architectes et les résultats logiques des principes qu’ils admettent au moment où l’art vient aux mains des écoles laïques ; aussi devrons-nous entrer dans des explications assez étendues à propos des curieuses transformations que subit le pilier du Xe au XVe siècle.
Dans la basilique romaine, le pilier n’est autre que la colonne portant un mur vertical, soit au moyen de plates-bandes, soit au moyen d’arcs. Sur deux rangs de colonnes s’élevaient deux murs ; sur ces deux murs, de l’un à l’autre, une charpente. Pression verticale, assez faible d’ailleurs, par conséquent résistance suffisante si les colonnes étaient de pierre dure, de granit ou de marbre. Des murs de brique bien faits ne pèsent guère ; des charpentes, si larges qu’elles soient, n’exercent qu’une pression assez faible. Mais quand à l’art de la construction pratiquée par les Romains, on tomba dans une grossière imitation de cet art, on dut substituer à des murs minces, bien liaisonnés, garnis de mortier excellent, revêtus d’enduits indestructibles ou bâtis de pierres d’appareil posées à joints vifs, des murs de moellons smillés, mal liaisonnés, remplis de mauvais mortier ; dès lors il fallait nécessairement donner à ces murs une plus forte épaisseur, partant un poids plus considérable, aux colonnes ou piliers une plus large section. D’ailleurs les constructeurs romans, pendant la période carlovingienne, ne pouvaient ni extraire ni tailler des colonnes de marbre, de granit ou de pierre dure monolithes ; ils composaient celles-ci par assises de pierres basses et même quelquefois de moellons. Les piliers renforcés ne résistaient pas toujours aux charges qu’on leur imposait, ils se gerçaient, se lézardaient ; on en vint à augmenter démesurément leur force pour éviter ces accidents, on adopta les sections rectangulaires : leurs assises étaient ainsi plus faciles à poser et plus résistantes ; souvent on leur donna une épaisseur plus forte que celle des murs dont ils avaient à supporter la charge.
Beaucoup de monuments des Xe et XIe siècles ont conservé des piliers dans la construction desquels on observe les tâtonnements, les essais des constructeurs, rarement satisfaits du résultat obtenu ; car ces piliers étaient non-seulement disgracieux, mal reliés aux parties supérieures, mais encore ils prenaient une place considérable, encombraient les intérieurs et gênaient la circulation. Aussi n’est-il pas rare alors de voir dans un même édifice des piliers bâtis en même temps affectant des formes différentes, comme si les architectes dussent les essayer toutes, dans l’impossibilité où ils se trouvaient d’en trouver une qui pût les contenter. Pendant le XIe siècle nous voyons employer simultanément les piliers à section carrée, carrée avec arêtes abattues, circulaire, lobée, carrée cantonnée de demi-cercles, barlongue, circulaire, entourée d’une série de sections de cercle, etc. ; mais rien n’est arrêté, rien n’est définitif, aucun système ne prévaut.




La perspective de cette pile (fig. 3 bis) explique d’ailleurs ces bizarreries, et comment tous les chapiteaux, sauf ceux portant l’arc-doubleau, sont inscrits dans un cercle qui est de même diamètre que celui donnant la projection horizontale du socle. Il semblerait que l’architecte a voulu obtenir ici une puissante résistance et une apparence légère par ces divisions du gros fût en portions de cylindres se pénétrant.
Dans l’église de Saint-Aubin de Guérande, la nef, dont la construction date de 1130 environ, repose sur des piliers alternativement cylindriques et composés. Voici (fig. 4) l’un de ces derniers.

Le XIIe siècle présente une grande variété de piliers. Les constructeurs, cherchant les moyens d’élever des voûtes sur les nefs romanes, qui jusqu’alors en étaient habituellement dépourvues (dans les provinces du Nord du moins), passaient de la forme primitive de la colonne monocylindrique à la section carrée, au groupe de cylindres, aux plans carrés cantonnés de colonnes engagées, sans trouver la forme qui convenait définitivement à ces supports ; car chaque jour amenait un nouveau mode dans la structure des voûtes, et bien souvent, pendant que l’on élevait les piliers, il survenait un perfectionnement dans la manière de disposer les sommiers qui ne trouvait que difficilement son emploi sur des piles préparées antérieurement à la connaissance de ce progrès. C’est ce qui explique comment, dans beaucoup d’édifices de la dernière période romane, on voit des arcs reposant gauchement sur des piliers qui évidemment n’avaient pas été tracés en prévision de la forme de ces voûtes.
Il est une école cependant qui tâtonne peu, c’est l’école bourguignonne, ou plutôt l’école de Cluny. Aussi est-ce dans les édifices dus à cet ordre que l’on voit déjà, dès le commencement du XIIe siècle, apparaître des piles très-franchement disposées pour recevoir les voûtes telles qu’on les concevait à cette époque. Les piles de la nef de l’église abbatiale de Vézelay, élevée à la fin du XIe siècle et pendant les premières années du XIIe, sont déjà tracées sur un plan coïncidant parfaitement avec la construction des voûtes. Elles sont formées par la pénétration de deux parallélogrammes rectangles cantonnés de quatre colonnes cylindriques engagées.


Ce motif de piliers a été suivi dans la construction des églises Notre-Dame de Beaune, de Saint-Andoche de Saulieu et de la cathédrale de Langres, car la cathédrale d’Autun a fait école.
L’école de l’Île-de-France, au moment où l’architecture passait aux mains des architectes laïques, devait rompre avec ces traditions qui semblaient si bien établies dans les contrées de la Bourgogne et de la haute Champagne. Vers 1160, ces architectes de l’Île-de-France tentaient d’associer les anciennes données romanes au nouveau système de structure qu’ils inauguraient ; ils conservaient encore la colonne monocylindrique et ne commençaient l’ordonnance imposée par les voûtes d’arête en arcs ogives qu’au-dessus de ces colonnes.
Ce principe est franchement accusé dans l’intérieur de la cathédrale de Paris. Les piliers du chœur de cette église, élevés vers 1162, et ceux de la nef, vers 1200, présentent à peu près les mêmes dispositions.







D’autres constructeurs avaient essayé des colonnes jumelles dans les cathédrales de Sens et d’Arras (voy. la section D) (1160), ou plus tard des colonnes avec une seule colonnette adossée (voy. la section E), ou encore des colonnes à section ovale, comme dans le chœur de la cathédrale de Seez (fin du XIIIe siècle) (voy. la section F), dominés qu’ils étaient par cette idée de résister aux poussées et de prendre le moins de place possible, de ne pas obstruer la vue des nefs et des sanctuaires.
Les exemples de piliers empruntés aux cathédrales de Reims et d’Amiens nous font voir seulement une grosse colonne centrale cantonnée de quatre colonnes engagées ; les colonnettes destinées à porter les arcs ogives et les formerets ne prennent naissance qu’au-dessus du chapiteau inférieur. Vers le milieu du XIIIe siècle déjà on faisait descendre les colonnettes des arcs ogives des grandes voûtes jusqu’à la base même du pilier ; puis bientôt on voulut porter les arcs ogives des voûtes des collatéraux sur des colonnettes spéciales ;

Il résultait de cette nécessité pratique une succession de surfaces courbes, molles, qui ne donnaient que des ombres indécises ; il fallait trouver sur ces surfaces des arrêts de lumière qui pussent accuser les nerfs principaux. Les architectes eurent alors l’idée de réserver sur le devant de chaque colonnette une arête qui accrochât la lumière et fit ressortir la saillie du nerf cylindrique (voy. en A, fig. 16). Il résultait de l’adoption de ce principe, que la colonnette, mariée au noyau principal par une gorge et armée d’un nerf saillant, passait de la forme cylindrique à la forme prismatique.
Dès la fin du XIIIe siècle, l’école champenoise, qui, à partir de 1250, avait pris les devants sur les autres écoles gothiques, cherchait des sections de piliers qui fussent rigoureusement logiques, c’est-à-dire qui ne fussent que la section, réunie en faisceau, des arcs que portaient ces piliers. Alors les profils des arcs commandaient impérieusement les sections des piles, et, pour tracer un pilier, il fallait commencer par connaître et tracer les divers membres des voûtes.
Les gens qui élevèrent l’église Saint-Urbain de Troyes, vers 1290, prirent, dès cette époque, le parti radical que nous venons d’indiquer ; mais on comprendra facilement que la forme consacrée du gros pilier cylindrique central ne devait plus s’accorder avec ce système nouveau, la réunion en faisceau de tous ces nerfs d’arcs ne pouvant se résoudre en un cylindre, même en y joignant des appendices comme on l’avait fait précédemment et comme l’indiquent les figures 15 et 16. Il fallait abandonner absolument la tradition de la grosse colonne centrale, qui persistait encore vers le milieu du XIIIe siècle. Entraînés par la marche logique de leur art, les constructeurs de Saint-Urbain n’hésitèrent pas, et nous voyons que dans le même édifice et pendant un espace de temps très-court (dix ans au plus), ils abordent franchement le pilier prismatique, en supprimant les chapiteaux.

L’église de Saint-Ouen de Rouen, dont le chœur date du XIVe siècle, présente des piliers qui sont tracés conformément à la section G, c’est-à-dire qui projettent avec quelques modifications les arcs-doubleaux et les arcs ogives des voûtes, et qui possèdent encore des chapiteaux ; ce n’est qu’à la fin du XIVe siècle et au commencement du XVe que la donnée déjà adoptée à la fin du XIIIe siècle par l’architecte de Saint-Urbain de Troyes est définitivement acceptée, et que les piles ne sont que la projection réunie en faisceau des différents profils des arcs. Mais comme cette méthode, toute rationnelle qu’elle était, exigeait une main-d’œuvre et par conséquent des dépenses considérables, souvent à cette époque on en revient au pilier monocylindrique, dans lequel alors pénétraient les profils des divers arcs des voûtes. C’est ainsi que sont construits les piliers de l’église basse du mont Saint-Michel en mer, et d’un grand nombre d’édifices construits de 1400 à 1500, particulièrement dans les constructions civiles, où l’on prétendait ne pas faire de dépenses inutiles. Toutefois il ne faut pas perdre de vue ce fait, savoir, qu’à dater de 1220, les architectes français, renonçant à la colonne monocylindrique pour porter les voûtes, cherchèrent sans interruption à transformer cette colonne en un support des membres saillants constituant la voûte, et par suite en un faisceau vertical de ces membres. Le pilier tendait ainsi chaque jour à n’être que la continuation des arcs des voûtes, et nous voyons que dès la fin du XIIIe siècle on était déjà arrivé à ce résultat. Le pilier n’étant que le faisceau vertical des arcs des voûtes, ce n’est plus, à proprement parler, un pilier, mais un groupe de moulures d’arcs descendant verticalement jusqu’au sol, c’est le tracé du lit inférieur des sommiers qui constitue la section horizontale de la pile ; et en effet, ce tracé est si important dans les édifices voûtés, si impérieux, dirons-nous, qu’il devait nécessairement conduire à ce résultat. Dès 1220, les architectes gothiques ne pouvaient élever un monument voûté sans, au préalable, tracer le plan des voûtes et de leurs sommiers ; il était assez naturel de considérer ce tracé comme le tracé du plan par terre, et de planter ces sommiers dès la base de sa construction : c’était un moyen de faire une économie d’épures, et surtout d’éviter des erreurs de plantation.
Les piliers, dans l’architecture civile, affectent des formes qui ne sont pas moins l’expression des nécessités de la construction, soit qu’ils portent des voûtes, soit qu’ils soutiennent des planchers. Ainsi, dans les étages inférieurs de l’évêché de Meaux, étages qui datent de la fin du XIIe siècle, nous voyons des piliers posés en épine qui portent des voûtes doubles, et dont la structure est assez remarquable. Voici (fig. 18) leur section horizontale en A, et en B leur élévation.
Des maisons de la ville de Dol possèdent encore des piliers monolithes de granit et qui datent du XIIIe siècle. Ils portent des poitraux de bois et formaient portiques ou pieds-droits de boutiques.

Voici (fig. 19) deux de ces piliers. En A est la section du pilier A′, en B celle du pilier B′. Les architectes cherchaient toujours, avec raison, à éviter, dans la taille de ces piliers isolés ou adossés, les arêtes vives, qui s’épaufrent facilement et sont fort gênantes. Il suffit de s’être promené un jour de foule dans la rue de Rivoli, à Paris, pour reconnaître les inconvénients des arêtes vives laissées sur les piliers isolés : ce sont autant de lames blessantes placées au-devant des passants. Admettant que cela soit monumental, ce n’en est pas moins très-incommode.
Les architectes de la fin du XVe siècle ont non-seulement fait descendre le long des piles les profils prismatiques des arêtes des voûtes, mais encore ils se sont plu parfois à tordre ces profils en spirale, et à décorer d’ornements sculptés les intervalles laissés entre les côtes. On voit un curieux pilier ainsi taillé au fond du chevet de l’église de Saint-Séverin, à Paris. On en voit un composé de gros boudins en spirale dans l’église de Sainte-Croix de Provins. Ce sont là des fantaisies qui ne sauraient servir d’exemples et que rien ne justifie. La province de Normandie fournit plus qu’aucune autre ces étrangetés dues au caprice de l’artiste qui, à bout de ressources, cherche dans son imagination des combinaisons propres à surprendre le public. Les maîtres du moyen âge n’ont jamais eu recours à ces bizarreries. Ce n’est qu’en Angleterre que dès le XIIIe siècle naît ce désir de produire des effets surprenants. Déjà dans la cathédrale de Lincoln on voit des piliers de cette époque, composés avec une recherche des petits effets que l’on ne trouve dans notre école que beaucoup plus tard. Des exemples de piliers sont présentés dans les articles Architecture Religieuse, Cathédrale, Construction et Travée.
- ↑ Du Xe au XIe siècle.
- ↑ Voyez la monographie de l’église de Vignory donnée d’après les dessins de M. Bœswilwald (Archiv. des monuments histor. publiées sous les auspices du ministre d’État).
- ↑ Ces dessins nous ont été fournis par M. Gaucherel.
- ↑ Voy. Cathédrale, fig. 2 et 4.
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