Éléments Pour Une étude De La Description Dans A Rebours, (ch. 4 à 11)

ÉLÉMENTS POUR UNE ÉTUDE DE LA DESCRIPTION DANS A REBOURS (Ch. 4 à 11)

Suzanne ALLAIRE

Il y a, réalisme romanesque oblige (1), beaucoup de descriptions dans A Rebours, et d'un volume important. Longues et prolixes parfois, ces descriptions se multiplient et se ramifient pour inventorier avec minutie les curiosités de l'univers d'un héros dont elles célèbrent les singularités. A la limite, en dehors de quelques scènes mémorielles où l'analyse ouvre la voie à un bref récit événementiel, que prolonge ici ou là une méditation sur la vie, l'art, la religion ou la société, on pourrait dire qu'il n'y a, dans les chapitres 4 à 11, que des descriptions (2).

Les plus amples évoquent le cadre de vie de des Esseintes : la tortue-ciboire, l'orgue à bouche, le tableau de la Salomé ou de l'Apparition, les planches des Persécutions religieuses, les dessins, la composition florale, la pièce aux parfums, autant de motifs autour desquels se déploie l'évocation d'un décor qui se referme sur le monde du raffinement et de l'esthétisme fin de siècle. Et si l'intérêt alors accordé aux intérieurs, aux tableaux d'art, aux livres, aux parfums ou aux pierreries, et aux fleurs de serre fait du roman un véritable document sur les fastes et les rites du décadentisme, on le doit à l'originalité de la construction narrative qui repose sur la création d'un personnage unique, solitaire, fasciné par la vision d'objets rares qu'en un « penchant naturel vers l'artifice », il compose et recompose, « ne s'attachant plus qu'aux oeuvres triées à l'étamine, distillées par des cerveaux tourmentés et subtils » (p. 189-190).

C'est d'ailleurs à la permanence de ce parti-pris de restriction focale que l'on doit l'élargissement du champ descriptif à des évocations de songeries ou de visions oniriques : évocations où le héros, « tenu sous le charme », « subjugué », voit défiler des processions de prélats ou de pénitents, surgir la figure « épouvantable » de la Grande Vérole, ou le paysage parisien se fondre dans la vision d'un Londres « pluvieux, colossal,

1. Entendons par là cette écriture datée que représente le genre historique du roman réaliste ou naturaliste.

2. Excluons donc de la description « la grande scène » du dentiste, l'histoire d'Auguste et d'Aigurande, le récit des liaisons passées (ch. X) et les méditations et rêveries du chapitre VIII, pour centrer l'attention sur les pages où Huysmans présente un héros absorbé dans la contemplation de son univers ou fasciné par les images de ses rêves. De telles pages incluent quelques (rares) évocations d'extérieurs (p. 137, 238, 242) et quelques portraits (p. 199 à 203, 247, 250). Pour les citations du texte de Huysmans on se reportera à l'édition Gallimard, coll. Folio (1 977). Précisons que tous les passages entre guillemets sont, sauf mention particulière, tirés de A Rebours.

immense », « fumant sans relâche dans la brume ». Dans ces pages tout entières orientées par le regard intérieur du rêve, les lieux et les personnages décrits naissent des jeux d'optique de l'imaginaire (3> ou de la « délectation morose » du souvenir.

C'est dire que la narration, prenant le parti de raconter l'histoire d'un voyage immobile au désert de l'ennui et de la réclusion volontaire, loin de « l'ordure sociale » et des promiscuités du vulgaire, fait de la description non pas l'ornement ou la servante du récit, mais la pièce maîtresse de son projet et de son parcours. Car des Esseintes n'est pas seulement inséparable de son cadre de vie <4), il l'est aussi des refus et des désirs et des fantasmes qui le vouent non pas à l'inertie de la possession ou à la passivité des jouissances de la contemplation, mais à l'activité d'une appropriation créatrice, dans l'élan d'un imaginaire et d'un appétit d'inconnu et d'invention qui transforme la possession en consommation, le spectacle en action, et le rêve en aventure initiatique.

Echappant dès lors à la canonicité du modèle académique - description vs récit -, la description devient, au coeur d'un récit de vie dont, chapitre après chapitre et d'un motif à l'autre, elle ordonne et compose le paysage mental, le lieu même du texte où se dit, dans les tourments et le vertige de la quête, la figure névrotique de l'angoisse.

Si donc, de ce trajet descriptif et de ses glissements vers le mode du récit, il convient de rendre compte, ce ne peut être que par une étude attentive du travail de l'écriture, une écriture dont la force d'évocation et la véhémence lyrique doivent tout au pouvoir des mots, et au fougueux élan d'un style contourné, excessif, étrange.

1. Le propos descriptif

Saisi dans le déploiement de la narration, le discours descriptif est bien, dans A Rebours, celui que cerne la typologie des genres, et le lecteur le moins averti le capte d'emblée dans son trait le plus voyant, la richesse de la

3. Le mot est de M. Fumaroli, Préface. Nous distinguons ici les rêves imagés, qui relèvent de la description, des rêves spéculatifs qui la débordent largement même s'ils lui font place comme dans la vision de l'Eglise (p. 1 83) prenant le visage de la mère de l'humanité.

4. Sur ce rapport métonymique, du personnage au décor et au milieu, on relira R. Jakobson, Essais de linguistique générale, Paris, Eds de Minuit, 1966, p. 62 à 66.

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