Exposition : Une Nouvelle Génération De Peintres Allemands

Fin des années 1970, début des années 1980 : un groupe de peintres allemands établit son autorité sur l'art contemporain. Ils se nomment Sigmar Polke, Gerhard Richter, Georg Baselitz, Jörg Immendorf et Anselm Kiefer. Ils sont nés durant la seconde guerre mondiale ou peu après. Ils ont étudié dans les écoles d'art de RFA ­ - puisqu'il existe alors deux Allemagnes.

Les artistes de l'Est appliquent les consignes du réalisme socialiste, parfois relevées de quelques réminiscences expressionnistes. Ceux de l'Ouest, qui n'ignorent rien des courants occidentaux, imposent une peinture essentiellement figurative, marquée par des allusions politiques et historiques nombreuses au passé national et à l'actualité.

On écrit "imposent" parce qu'ils surgissent dans un contexte esthétique très défavorable à la peinture ­ - le contexte du minimalisme et du conceptuel. Peu leur importe : venus du pop comme Richter et Polke ou de l'expressionnisme comme Baselitz, ils sont bientôt dans toutes les biennales et toutes les foires, leur cote très élevée étant soutenue par les collectionneurs aussi bien à New York qu'à Düsseldorf ou Cologne.

Fin des années 1990, début des années 2000 : une deuxième génération de peintres allemands tient les premiers rôles du marché. Ils s'appellent Neo Rauch, Daniel Richter, Albert Oehlen, Jonathan Meese et Franz Ackermann. Ils sont nés peu avant ou après 1970 dans une Allemagne qui s'est réunifiée en 1989.

Ils vivent souvent à Berlin, mais d'autres villes ont conservé ou retrouvé leur fonction de centre artistique, telle Dresde, qui fut, en 1905, la première capitale du groupe Die Brücke. Institutions et amateurs les soutiennent à leur tour.

Pour une fois, donc, l'histoire se répète. Avec des différences : la seconde génération bénéficie de la notoriété internationale que la première a conquise et apparaît alors que la situation est bien plus favorable à la peinture qu'elle ne l'était vingt ans auparavant. Avec des ressemblances aussi : les références historiques, la tendance à la figuration, la liberté d'exécution gestuelle, les grands et très grands formats.

En tentant pour la première fois en France un panorama de cette nouvelle peinture allemande, Françoise Cohen, directrice du Carré d'art de Nîmes et commissaire de l'exposition, prend acte de la place que ces artistes ont obtenue en une demi-douzaine d'années.

A ceux qui ne sont pas nécessairement des familiers de la Foire de Bâle ou des galeries de Berlin, elle permet une initiation en dix-huit artistes. Aurait-il fallu se concentrer sur moins de créateurs et présenter chacun plus largement ? Aurait-il fallu à l'inverse un rassemblement plus large ? Il manque Neo Rauch, Thomas Scheibitz et d'autres encore, la sélection étant essentiellement centrée sur le milieu berlinois, aux dépens de Leipzig et de Dresde. Mais telle quelle, elle suggère efficacement l'intensité et la variété de cette nouvelle génération.

ÉCLECTISME DES MANIÈRES

Pas plus que la précédente, elle ne se définit par un style. La distance qui séparait le réalisme photographique flouté de Gerhard Richter des narrations burlesques d'Immendorf n'est pas moins grande que celle qui sépare le réalisme façon vidéo d'Eberhard Havekost des toiles traversées de mots et de traits, semées d'empâtements et de graffitis obscènes de Jonathan Meese.

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Cette diversité finit même par stupéfier, tant il est rare qu'une génération artistique prenne forme indépendamment de toute proximité picturale. Chacun travaille d'une façon spécifique : Daniel Richter avec des flux et des épanchements colorés plutôt abstraits à ses débuts, plutôt figuratifs désormais ; Franz Ackermann avec des constructions et des expansions de modules approximativement géométriques, en bandes, en cercles concentriques ou en éclats triangulaires qui, à partir d'une explosion centrale, traversent la toile et poursuivent leur trajectoire sur les murs ; Ralf Ziervogel exclusivement à l'encre sur papier, où il dessine des allégories grotesques et pornographiques de la société actuelle ; Tim Eitel exclusivement à l'huile sur toile, en intégrant des scènes de la vie ordinaire dans des compositions grillagées à la Mondrian.

A cet éclectisme des manières de peindre répond la désinvolture des allusions aux peintres d'autrefois ­ - y compris Baselitz et Richter, qui appartiennent à l'histoire pour ces trentenaires. Si chaque artiste a son stock personnel, l'exposition pourrait être vue, dans son ensemble, comme un inventaire où le romantisme, les expressionnismes figuratif et abstrait, l'art brut, le monochrome, le pop art, Guston, Katz, Matisse et Cranach sont tour à tour salués.

Sans oublier le cinéma, la télé, la publicité, l'imagerie numérique. La peinture fonctionne ici comme une machine terriblement énergique, qui absorbe, détruit, recycle et reforme des images de provenances hétéroclites. Cette machine paraît parfois s'emballer : trop de succès et une certaine précipitation peut s'emparer de l'artiste, qui se met à se pasticher et appliquer un système, comme Albert Oehlen dans ses abstractions pixélisées.

Mais l'exposition "tient", scandée par d'excellents moments, grâce à Daniel Richter, Ralf Ziervogel, Franz Ackermann ou Eberhard Havekost. Si différents soient-ils, ils ont en commun une force d'affirmation, une singularité qui ne relève ni de l'effet ni du simulacre.

Ackermann se sauve du soupçon du décoratif par l'extravagance de ses compositions en expansion et Richter du kitsch par l'outrance chromatique et le mixte d'horreur et de sensualité. Ses toiles sont confrontées à celles de Valérie Favre, trois triptyques rêveurs et inexplicables. Leur présence est significative.

Suisse, Valérie Favre a longtemps travaillé à Paris, rue Saint-Maur. Elle a fini par en partir pour Berlin : elle y a trouvé des ateliers plus vastes et moins coûteux, des amateurs plus curieux, un contexte plus favorable. Aurait-elle peint ces triptyques si elle n'avait pas bénéficié depuis quelques années des exemples et de l'énergie de la jeune peinture allemande ? On peut en douter et mesurer à cet indice ce qui sépare aujourd'hui Paris de Berlin.

"La nouvelle peinture allemande", Carré d'art ­ Musée d'art contemporain, Nîmes. Du mardi au dimanche, de 10 heures à 18 heures. Tél. : 04-66-76-35-70. Jusqu'au 18 septembre. De 3,50 € à 4,80 €.

Philippe Dagen

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Tag » Art Contemporain Peintre Allemand