LA CONDITION POSTMODERNE (DES ARCHITECTES)
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1 ECOLE D'ARCHITECTURE PARIS-MALAQUAIS Mémoire de 3 cycle, formation au DPLG SEMINAIRE "Architecture : Histoire, Critique, Fabrication / Généalogie du Projet Contemporain" DOMINIQUE ROUILLARD, professeur. DEPARTEMENT THP (Théorie, Histoire, Projet) LA CONDITION POSTMODERNE (DES ARCHITECTES) Le rapport sur le savoir de JF LYOTARD commenté par une histoire "immédiate" de l'architecture. EVRARD JEAN-RAOUL Directrice de Mémoire : Dominique ROUILLARD, prof. Année universitaire Présenté le 9 mars VOLUME I
2 SUJET Le terme postmoderne est souvent employé dans les discours sur l'architecture depuis qu'il a été employé par Charles Jencks la première fois 1. Comment la condition postmoderne décrite par Jeanpeut-elle apparaître dans le domaine de l'architecture? L'architecture, défendue par ses concepteurs, analysée par ses experts et critiquée par ses amateurs, en quoi serait-elle ou non concernée par les propos de Lyotard? On parle de postmodernisme quand on évoque la production architecturale des années 70, de "postmodernes" à propos d'architectes sévissant depuis les années 60 jusqu'à aujourd'hui encore. Il est donc question de savoir si l'architecte fait aujourd'hui partie de la condition postmoderne. Mais au-delà de cette question, le passage de la modernité à la postmodernité affecte le statut du savoir, c'est la thèse du philosophe. De manière analogue, le savoir architectural subit-il, lui aussi, une modification de son statut? Il ne s'agit pas, dans ce mémoire d'infirmer ou de confirmer les dires de Lyotard, il ne s'agit pas non plus de s'intéresser à son œuvre toute entière. Son écrit est à prendre au pied de la lettre, comme hypothèse de travail. Modestement, j'apporte ma contribution au débat portant sur le statut du savoir architectural dans la société contemporaine. Les conclusions auxquelles j'arriverai ne constitueront pas un manifeste, elles n'auront pas une valeur prescriptive, mais seront le résultat d'une méthode comparative, exercice de recherche d'un étudiant en architecture désireux de garder un œil sur l'histoire immédiate des théories architecturales. La "réécriture" de La condition postmoderne que j'entreprends ici nous va nous permettre d'éclairer l'histoire immédiate de l'architecture hautement teintée par cette postmodernité. Sans que JFL n'y fasse expressément référence, en quoi cette condition postmoderne est aussi celle des architectes? 1 Il a dès lors été accepté et ce terme est entré dans la sémantique des théories architecturales. 2/60
3 SOMMAIRE SUJET 2 INTRODUCTION 4 INTRODUCTION DU LIVRE...4 INTRODUCTION DU MEMOIRE...7 I. CONTEXTE, HYPOTHESES, METHODE 9 1 LE CHAMP : LE SAVOIR DANS LES SOCIETES INFORMATISEES LE PROBLEME : LA LEGITIMATION LA METHODE : LES JEUX DE LANGAGE LA NATURE DU LIEN SOCIAL : L'ALTERNATIVE MODERNE LA NATURE DU LIEN SOCIAL : LA PERSPECTIVE POSTMODERNE...22 II. LES SAVOIRS : PRAGMATIQUE ET LEGITIMATION 27 6 PRAGMATIQUE DU SAVOIR NARRATIF PRAGMATIQUE DU SAVOIR SCIENTIFIQUE LA FONCTION NARRATIVE ET LA LEGITIMATION DU SAVOIR LES RECITS DE LA LEGITIMATION DU SAVOIR LA DELEGITIMATION...36 III. PERSPECTIVES LA RECHERCHE ET SA LEGITIMATION PAR LA PERFORMATIVITE L'ENSEIGNEMENT ET SA LEGITIMATION PAR LA PERFORMATIVITE LA SCIENCE POSTMODERNE COMME RECHERCHE DES INSTABILITES LA LEGITIMATION PAR LA PARALOGIE CONCLUSIONS 54 EPILOGUE...55 CONCLUSION...58 BIBLIOGRAPHIE 59 3/60
4 INTRODUCTION INTRODUCTION Introduction du livre Qu'est-ce que la condition postmoderne? Jean François Lyotard, philosophe français livre «un écrit de circonstance» en 1979, un Rapport sur le savoir proposé au Conseil des Universités auprès du gouvernement du Québec. Il annonce en fin d'introduction, qu'il n'est pas expert mais philosophe, mais qu'il jouera ces deux rôles pour rapporter. Son domaine de prédilection était pourtant le rapport de la société à ce qu'il appelle l'économie libidinale 2. Il a pour but ici de révéler les liens entre la culture que l'on dénotera postmoderne et le capitalisme dit postindustriel 3. Ici, c'est en considérant «la condition du savoir dans les société les plus développées» que Jean-François Lyotard théorise une culture dans laquelle est engagé tout l'occident, avec une certaine «dyschronie» sociale et géographique depuis la fin de la seconde guerre mondiale. L'auteur simplifie : «On tient pour "postmoderne" l'incrédulité à l'égard des métarécits». C'est principalement (voire exclusivement) ce que les architectes et critiques retiennent quand ils veulent se référer à Lyotard pour éclairer des questionnements sur l'architecture postmoderne. Je considère que Jean-François Lyotard peut nous éclairer avec d'autres considérations (notament les causes mais surtout les conséquences de cette incrédulité) qu'il énumère plus tard, nous le verrons. Il nous permettra aussi de qualifier les énoncés architecturaux comme inclus dans une pragmatique " de science" Effet et cause du progrès des sciences, cette incrédulité correspond à la crise de la philosophie métaphysique et de l'institution universitaire qui en dépendait. 2 Jean-François Lyotard, L'économie libidinale, Editions de Minuit, Paris, Cf. Daniel Bell, Vers la société postindustrielle, Laffont, Paris, 1976 ed. orignale: The Coming of Post- Industrial Society, A Venture in Social Forecasting, New York, Basic Books, /60
5 INTRODUCTION «La fonction narrative perd ses foncteurs, les grand héros, les grands périls et le grand but. Elle se disperse en nuages d'éléments langagiers narratifs, mais aussi dénotatifs, prescriptifs, descriptifs, etc., chacun véhiculant avec soi des valences pragmatiques sui generis 4»(P7-8) C'est-à-dire que la fonction "métanarrative" s'est dispersée en de multiples jeux de langage : ces jeux s'attirent ou se répulsent pour finalement générer des mini-énoncés inconsistants vis-à-vis du méta-discours, et acceptés seulement dans leurs propres schémas discursifs : en micro consensus juxtaposés. Ici c'est une conséquence de l'incrédulité à l'égard des récits. A l'avantage du petit récit, narratif inconsistant, paralogique, inventeur. Les architectes, d'aujoud'hui, n'ont plus de doctrine et ne sont plus vraiment légitimés pour leur action (par le passé, elle était trop souvent le fruit de démiurges). Ne sont-ils pas obligés de composer avec les technologies prescrites comme "performantes" alors que jouer au jeu de l'innovation est trop rare pour eux? A l'avenir, ne seront ils pas amenés à pratiquer leur discipline en ayant recours à des récits inconsistants, liés à l'usage plus qu'à la fonction? pratiquer avec par exemple, ce que l'on nomme la "participation" des usagers? Comment légitimer un savoir quand on manque des fonctions légitimantes du grand récit? Là se trouve la question sans doute principale du livre. On y trouvera des allusions à un certain individualisme grandissant, à l'augmentation du nombre d'experts en tous genres (mono disciplinaires) autant que celui des inventeurs (transdisciplinaires). C'est un livre qui explique que «la société qui vient» relève davantage d'une pragmatique des particules langagières, plutôt que d'une anthropologie "newtonienne" basée sur le structuralisme ou la théorie des systèmes. Lyotard nous rappelle ainsi son appartenance au post-structuralisme emmené par les 4 Sui generis est un terme latin de droit, signifiant «de son propre genre». C'est un problème de taxonomie juridique. Cela qualifie une situation juridique dont la singularité prévient tout classement dans une catégorie déjà répertoriée et nécessite de créer des textes spécifiques. 5/60
6 INTRODUCTION philosophes français Foucault, Deleuze "& Cie", qui ont tant influencé les universités nord-américaines 5 jusqu'à aujourd'hui... Lyotard introduit donc le «déterminisme local» dû à cette hétérogénéité des éléments langagier donnant lieu à institution (seulement) par plaques. On expliquera ceci par la suite. Les décideurs se doivent de placer ces «nuages de socialité sur des matrices d'input/output,» ceci suppose la commensurabilité de tout, que tout puisse être compté et mesuré pour nous vouer au but ultime : l'accroissement de puissance (et le contrôle 6 de cette hétérogénéité je suppose.) La légitimation de cet accroissement? L'optimisation des performances du système : l'efficacité. «Soyez opératoires, c'est-à-dire commensurables, ou disparaissez.» Là ce sont les critères technologiques qui prennent le dessus. Ils ne permettent en rien de juger du vrai ou du juste. Et là est un autre aspect de notre condition postmoderne : le savoir postmoderne n'est pas seulement un instrument (technologique) du pouvoir 7, mais aussi une porte vers l'échappatoire d'un monde comptable. Il nous permet de «supporter l'incommensurable» et «raffine notre sensibilité aux différences.» Une question est posée : l'architecte peut-il «L'incommensurable [ ] ne continuer à être un inventeur (peut-il utiliser trouve pas sa raison dans désormais la paralogie)? Sinon, devient-il un l'homologie des experts, mais dans simple expert raisonnant avec le schéma existant? Peut-il être un hybride expert la paralogie des inventeurs.»(p.9) inventeur? Echapper au monde comptable ou instrumenter les savoirs prescrits par les pouvoirs technocratiques? Quand et comment l'architecte peut il porter des coups aux jeux de langage qui l'entourent? 5 voir CUSSET François, French Theory, la Découverte, Paris, au sens de Foucault. 7 Ou de la prescription des promoteurs et grandes entreprises (qui remplaceraient peu à peu les Etats- Nations, si l'on en croit Michaël Hardt et Toni Negri, auteurs du manifeste Empire.) 6/60
7 INTRODUCTION Pour revenir à la fin de l'introduction, Lyotard indique la différence qu'il y a entre un philosophe et un expert : un philosophe sait ce qu'il sait (comme l'expert) et ce qu'il ne sait pas (contrairement à l'expert qui conclut mais qui n'interroge pas). Lyotard mélange ces deux jeux de langages et avoue que ni celui d'expert ni celui de philosophe n'est mené à bien Introduction du mémoire Comment "découper" le texte de Lyotard pour pouvoir l'illustrer, comment le commenter? J'emploie une méthode qui consiste à ne pas trahir la progression de ses idées. A la manière d'une fiche de lecture, le mémoire s'articule fidèlement au découpage original du livre, mais je sépare les 14 parties en 3 ensembles. Sous forme d'encarts, une production de textes se référant au domaine de l'architecture se grefferont à cette mise en page. Dans une première partie je réunis le repérage : - D'un contexte : l'informatisation de la société, (I.1) - D'un vieux problème qui est celui de la légitimation, (I.2) - D'une méthode s'appuyant sur l'étude du langage (se référant à Ludwig Wittgenstein), permettant d'établir que les liens sociaux sont faits de jeux de langage (I.3) - Des deux statuts du savoir dans la modernité (I.4) - D'une perspective postmoderne (puisque nous ne suivrions plus l'alternative moderne selon l'auteur) (I.5) Dans cette première partie, le commentaire portera sur le contexte d'après guerre et de la reconstruction et sur «la crise de l'architecture moderne» grâce, notamment à Jencks, le langage de l'architecture postmoderne. Un commentaire sur la fin des mégastructures, un autre sur alles ist architektur de Hans Hollein, nous permettra de passer à la seconde partie. 7/60
8 INTRODUCTION Dans une seconde partie, ayant posé scénarios et méthode et ayant montré qu'il y avait eu une mutation du statut du savoir, Lyotard affine sa recherche : - en se consacrant à la pragmatique du savoir narratif (II.6) - puis plus spécifiquement à celle du savoir scientifique (II.7) - il met en évidence le rôle légitimant du mélange de ces deux pragmatiques dans la modernité (II.8 et II.9) - il conclut par le problème de la délégitimation (II.10), embryon de la postmodernité Dans cette deuxième partie, on apportera des commentaires à propos de Venturi et des postmodernistes, puis l'exemple d'une architecture narrative du groupe SITE. Ensuite L'architecture est-elle une science à pragmatique postmoderne? Dans une troisième partie, je peux aborder sereinement les traits caractéristiques de la condition postmoderne : - le langage technique de l'efficience est devenu le langage légitimant pour la recherche d'une part (II.11) - et pour l'enseignement de l'autre (II.12). - Comment alors rechercher ou apprendre justement, avec éthique, comment inventer sans reproduire? Rechercher les instabilités c'est d'abord porter un coup au principe même de performativité qui considère le système comme un système stable (II.13) - Et la recherche par la paralogie serait la seule sortie de crise du déterminisme.(ii.14) : c'est sa conclusion. Mobile architecture de Yona Friedman éclairera l'embryon de postmodernité inhérent aux dernières utopies pour introduire la trosième partie. Apprendre de [from] Las Vegas avec Venturi: c'est un enseignement postmoderne. Les Superarchitectures 8 ont affaire avec la crise du déterminisme et du dispositif spéculatif. Constant appelait l'esprit imaginatif pour lutter contre le tout pour la performativité Les voix qui s'élèvent aujourd'hui : de Bouchain à Rogers : l'expérimentation et la durabilité. Vers une nouvelle modernité teintée par la postmodernité? 8 Dominique Rouillad, Superarchitecture, «Le futur de l'architecture », éd de la villette, /60
9 I. CONTEXTE, HYPOTHESES, METHODE MINORU YAMASAKI, Pruitt-lgoe, St Louis, Après avoir fait l'objet de déprédations continuelles, plusieurs blocs de ce grand ensemble furent dynamités en Le taux de criminalité y était plus élevé que dans les autres réalisations du même genre, phénomène qu'oscar Newman, dans son livre L'espace défendable, attribuait à l'anonymat, aux couloirs interminables et à l'absence d'espace semi-privé. Autre facteur déterminant: Pruitt-Igoe était conçu dans un langage puriste en totale contradiction avec les codes architecturaux des habitants. Charles Jencks, le langage de l'architecture postmoderne, /60
10 PREMIERE PARTIE 1 Le champ : le savoir dans les sociétés informatisées Hypothèse : le savoir change de statut quand les sociétés entrent dans l'âge postindustriel 9 (cf. A. Tourraine ou D. Bell) au moins depuis la fin des années 50. Dyschronie : selon les pays ou la classe sociale, cette entrée est plus ou moins rapide, plus ou moins tardive cela correspond tout de même à la fin de la reconstruction. Le savoir scientifique est une espèce de discours. Or sciences et techniques portent sur le langage depuis la fin des années 30 (une liste que Lyotard dresse ne saurait être exhaustive.) Dans les années 60 alors que des architectes aux Etats-Unis portent des théories résolument postmodernistes pour cesser l'application du modernisme héroïque, on entreprend en France les grands travaux des grands ensembles comme suite de la reconstruction. Une dyschronie généralisée est repérable : la critique radicale, le fonctionnalisme, l'historicisme et la micro innovation coexistent avec des valences propres selon le lieu, le type de pouvoir et d'action politique, de société, selon la culture et l'avancée des techniques de communication. Les transformations technologiques affectent le savoir dans ses deux principales fonctions : 1) la recherche et 2) la transmission de connaissances. Exemple donné de l'expansion prévue (par la prospective technologique) des moyens de stockage et de traitement de données (cf. LCP, note n 12 page 12). «La multiplication des machines informationnelles affecte et affectera la circulation des connaissances autant que l'a fait le développement des moyens de circulation des hommes d'abord (transports) des sons et des images ensuite (médias).» _Le développement des moyens de communication: On pense tout de suite à l'importance des moyens de transports dans le développement de l'architecture moderne : le chemin de fer et, la généralisation de l'acier influèrent l'industrialisation et la préfabrication ainsi que l'urbanisme. La voiture influença quand à elle les dernières utopies modernes. La voiture, avec ses conséquences sur l'individualisme, et associée au développement des images, si l'on lit Venturi, influença la mutation de l'architecture vers la perspective postmoderne. (Échelle de l'enseigne, nomadisme) Ladite «multiplication des machines informationnelles» a fortement influencé les architectes dans leurs théories et utopies bien avant qu'elle influence leurs démarches de projet Mais ce qui doit être la charnière entre modernité et postmodernité en architecture réside dans les dernières utopies megastructuralistes. La crise de la modernité est due à la réalisation de l'utopie métaboliste autrement que dans un processus formel : les réseaux informatisés n'ont pas besoin de mégastructure, ils sont la mégastructure sur laquelle tout repose aujourd'hui. Le travail de l'architecte constructeur a profondément muté à cause de la nouvelle circulation des connaissances : on peut à partir des années 60, mais surtout depuis les années 90, accéder à tant de données contraignantes que cela influa fortement la crise de l'architecture moderne. La combinaison des contraintes environnementales, économiques, culturelles, techniciennes, affine, précise, parfois désoriente, vers un nouveau déterminisme local. 9 Cette entrée dans l'âge dit postindustriel n'est pas brutale au point qu'aujourd'hui, plus de quarante ans plus tard, la mutation des secteurs industriels se déroule tranquillement, l'urbain s'affranchi des matières premières, pour générer une extension urbaine de services et de logements clés en main, les services et télécommunications ont fait muté l'organisation sociale et urbaine... 10/60
11 PREMIERE PARTIE Le savoir ne passe que si les connaissances sont traduites en «quantités d'information», producteurs et récepteurs de savoir ne pourront inventer et apprendre si et seulement si ils ont les moyens de traduire dans ces langues informatisées ce qu'ils cherchent. L'ancien principe de formation (Bildung) de l'esprit tombe en désuétude, car le savoir la permettant a perdu une forte valeur d'usage au profit de la seule valeur marchande. Le savoir comme principale force de production. Si l'on considère le savoir comme principale force de production, peut-on considérer le savoir architectural comme force de production? Je considère que le savoir architectural moderne a servi la rationalisation de la construction, pour le profit et au service des 30 glorieuses mais l'historicisme, le cliché, le pastiche, ont servi aussi les promoteurs, lotisseurs, et grands groupes 10. Le savoir architectural peut apporter une valeur ajoutée, voulue ou non. Le savoir comme enjeu majeur dans la compétition mondiale pour le pouvoir. Jusqu'alors, les Etats-Nations concouraient pour des territoires, des bassins de matières premières, aujourd'hui, de plus en plus, c'est pour maîtriser des informations et des services. Un nouveau champ de bataille s'ouvre : pour les stratégies industrielles et commerciales, pour les stratégies militaires 11 et politiques, les armes à engager dans cette bataille sont les connaissances. Effet boomerang : la mercantilisation du savoir et l'idéologie de la transparence communicationnelle fait apparaître l'etat comme facteur d'opacité. (Exemple précurseur : les multinationales.) Car les informations permettant les décisions et le contrôle ne sont pas l'exclusivité des Etats, sont de plus en plus mobiles et sujettes à la piraterie... Scénario de Lyotard : les connaissances au lieu d'être utilisées pour leur valeur d'usage (valeur "formatrice") ou de leur importance politique, deviendraient une certaine monnaie «connaissance de paiement / connaissance d'investissement» i.e. : connaissances échangées dans le cadre de la vie quotidienne vs crédits de connaissances en vue d'optimiser les performances d'un programme. 10 Port Grimaud en est l'archétype. L'ordinaire bloc de bureaux décoré s'est répandu partout car le hangar est économique et décoré il a la faveur de l'usager, de plus Venturi l'a rendu acceptable (!) Voir aussi le texte de Reyner Banham, Towards a pop architecture, où il est dit que «le commerce c'est normal» et que le goût «éclairé» pour le pop doit provenir du savoir architectural, sans se soucier de l'(a)moralité des prescriptions. 11 Venturi, dans a justification for pop architecture, sait que les deniers publics vont à la recherche militaire, il ne peut que l'accepter, et conclut, que cette recherche de puissance ne le concernant pas, il s'agit d'agir avec modestie 11/60
12 PREMIERE PARTIE Un scénario est posé : «l'informatisation de la société». Ce n'est pas une prévision mais une stratégie pour répondre à la question de la transformation du savoir. Cette informatisation met en lumière les changements. Lyotard considère ce scénario acceptable car les administrations publiques et privées (télécommunications) ainsi que sa description par des experts en fait un mouvement de l'ordre de la réalité observable. «L'hypothèse est banale» si l'on considère qu'elle ne remet pas en cause le «paradigme général du progrès des sciences et des techniques» : c'est l'accumulation de savoirs scientifiques et techniques pour la croissance économique et le développement de la puissance sociopolitique. Le débat peut alors porter, en consentant le paradigme cité plus haut, sur le caractère de cette accumulation : régulière et unanime ou bien périodique et conflictuelle. En fait le problème est ailleurs : Pour Lyotard ce débat a certes le droit de citer, mais c'est sans compter le savoir dit "narratif" avec lequel le savoir scientifique a toujours été en conflit. Celuilà «est lié aux idées d'équilibre intérieur et de convivialité» alors que «le savoir scientifique contemporain doit subir une extériorisation par rapport au "sachant"». i.e. : l'usage du savoir scientifique se sépare de l'être sachant (qui a le savoir) et transforme le comportement de ses usagers en subissant "une aliénation de ses usagers" de plus en plus forte depuis les années 60 en particulier. Ces années ont vu la démoralisation des savants, chercheurs et étudiants ne contrôlant plus vraiment le devenir du statut du savoir : «le doute des savants». 12/60
13 PREMIERE PARTIE 2 Le problème : la légitimation D'autant que cette composante majeure (le doute des savants) interfère avec le problème essentiel: celui de la légitimation. Ce terme se réfère directement à la discussion sur l'autorité : si une loi est énoncée par un législateur pour qu'une catégorie de citoyens ait à accomplir une sorte d'action, la légitimation est le processus par lequel il est autorisé à promulguer cette loi comme un norme : la prescription doit être légitimée. Pour le domaine scientifique l'énoncé est soumis à une règle, comme dans un jeu, pour que la communauté l'accepte comme scientifique : le discours doit comporter des conditions dites et autorisées par un "législateur" (ce qui est juste par condition de consistance et ce qui est vrai par vérification expérimentale). La légitimation de la science consiste à dire ce qui est vrai alors que celle du législateur consiste à dire ce qui est juste : le jumelage entre les langages appelés "science" d'un côté et "éthique et politique" de l'autre. La normativité des lois pose problème. Un problème tautologique apparaît : «qui décide ce qu'est savoir, et qui sait ce qu'il convient de décider?» C'est le problème de la double légitimation alors que le statut du savoir scientifique est plus que jamais subordonné aux puissances et que, par l'accroissement des techniques, ce savoir devient de plus en plus l'enjeu même de leurs conflits. 13/60
14 PREMIERE PARTIE Ce problème est résolu par les décideurs et les savants par la maîtrise de jeux de langages dont Lyotard nous fait une analyse ici. 3 La méthode : Les jeux de langage La procédure est de mettre l'accent sur les faits de langage (p.21-22) : Enoncé dénotatif : le destinateur est le sachant, le destinataire apprend à propos d'un référent. Le destinataire est en mesure de cautionner ou de réfuter. Le référent doit être clairement identifié et exprimé dans cet énoncé. Lors d'une discussion, quelqu'un dit : "l'université est malade". Enoncé performatif : le destinateur déclare qu'un référent subit une action et le destinataire ne peut pas le vérifier ni le discuter : l'effet sur le référent coïncide avec son énonciation. Lors de la rentrée le doyen dit aux étudiants : "l'université est ouverte" l'effet sur le référent existe puisque les destinataires accepte l'énoncé, et que le destinateur a autorité sur le référent. Enoncé prescriptif : là, le destinateur attend du destinataire qu'il agisse sur le référent : l'action est énoncée. "donnez des moyens à l'université" le destinateur a une autorité sur le destinataire. D'autres énoncés encore peuvent être narratifs, interrogatifs etc. Ludwig Wittgenstein appelle ces énoncés les jeux de langage, il signifie par là que chaque catégorie d'énoncés obéit à des règles qui leur sont propres. Lyotard observe alors que ces règles n'ont pas en elles-mêmes leur légitimation, mais qu'elles «font l'objet d'un contrat explicite ou non entre les joueurs 12»(p.23) Il remarque aussi que sans règle, il n'y a pas de jeu, qu'un "coup" n'obéissant pas aux règles n'appartient pas au jeu, et qu'une modification d'une règle modifie le jeu entier. Enfin, «tout énoncé est un coup dans un jeu» (p.23) Les actes de langage s'inscrivent dans une «agonistique 13 générale» ; dans le parler populaire, comme en littérature ou en politique, inventer de nouvelles tournures procure un «sentiment de succès arraché à un adversaire de taille : la connotation». Lyotard entre alors dans le vif du sujet quand on comprend que «le lien social observable est fait de coups de langage» (p.24) Selon Jencks ainsi rejoint-il l'idée de Venturi "&Cie" les architectures modernes et postmodernes entendent toutes deux prendre parti sur les problèmes de l'heure et œ uvrer à la transformation du monde actuel. J'en conclu que Moderne ou Postmoderne, chaque architecte essaie d'énoncer son bâtiment comme un coup porté dans l'agonistique architecturale. C'est dans la méthode qu'elles sont dissemblables : la postmoderne rompt avec la notion d'innovation à tout prix ou de révolution incessante chère aux Modernes. 12 Joueur est le terme employé parce qu'il y a jeu. Il est remplacé dans le langage contemporain des journalistes, des politiques et experts sociologues par acteur. conflit. 13 Désigne, d'après la terminologie de Mauss, ce qui, dans les relations sociales, se réalise au moyen de 14/60
15 PREMIERE PARTIE _Le langage de l'architecture post-moderne: Jencks a la même méthode que Lyotard : il considère l'architecture comme un langage, il y a jeu car il se compose de destinateur de destinataire et de référent. Il considère ce jeu complexe tant il comprend qu'il y a toujours plusieurs destinataires de compétences différentes, que le référent doit être efficient pour eux : que le destinataire (concepteur) peut dénoter ce référent. L'architecture est analogue à un langage. Charles Jencks dans l'introduction datant de 1979, veut clarifier le sens du mot "postmoderne" et veut «réserver cette appellation uniquement à ceux des concepteurs qui appréhendent l'architecture comme langage». Après avoir définit succinctement ce qu'est un "édifice post-moderne" : c'est «un édifice qui s'adresse au moins à un double interlocuteur, d'une part aux architectes et à la minorité concernée par les significations spécifiquement architecturales», pour avoir la reconnaissance des pairs et des experts «et d'autre part, au public en général, ou aux occupants du lieu, dont les préoccupations se formulent en termes de confort, de construction traditionnelle et de mode de vie» afin de s'ancrer aux contraintes d'une réalité populaire. C'est dans le double codage que réside la définition du postmodernisme (architectural) : avec la discontinuité des groupes culturels, une personne peut ou ne peut pas être sensible aux deux codages avec des degrés d'intensités de compréhension fort différents. C'est de double consensus (voire de consensus local) qu'il est question principalement : Le savoir architectural doit se composer deux pragmatiques codées : - la pragmatique scientifique : qui doit rendre acceptable l'énoncé à bâtir. - la pragmatique narrative : qui doit rendre séduisant le récit bâti. «Les architectes, les artistes, les gens en général tiennent à vivre avec leur temps, même s'ils ne veulent pas rejeter leur passé culturel, comme l'a souvent fait l'avant-garde» _L'esthétique architecturale de la postmodernité: couleurs et symbolisme «dénotatif» Les Greys (les «Gris») désignent un groupe d'architectes, fédéré autour du refus du fonctionnalisme moderniste des années R. Venturi, Charles Moore, Robert Stern, A. Rossi, Oswald Mathias Ungers, Ricardo Bofill, Hans Hollein rejettent le style blanc des Whites 14, au profit de styles historicisants. Ils promeuvent une architecture de signification, évocatrice, employant une ornementation symbolique et un symbolisme explicite dit «dénotatif», dénoter le vernaculaire et l'historique par l'usage de motifs, évoquer par les symboles émanant de la couleur. La connotation n'est plus «un adversaire de taille» auquel on arrache une victoire en inventant un nouveau coup dans l'agonistique générale du langage architectural : on l'écarte par la dénotation alors que les modernes ne voulant pas dénoter, connotaient sans le vouloir En cela, l'architecture est un langage fait de coups : ceux de Venturi ouvrent une ère où le langage lui-même est modifié. Sa syntaxe est neuve et il gagne contre la connotation en privilégiant la dénotation. Les règles du jeu sont modifiées. Sa démarche est un coup porté au langage moderne : naît le langage de l'architecture postmoderne que Jencks se fit un plaisir d'analyser. 14 L'esthétique architecturale du groupe des Whites (les «Blancs»), constitué aux Etats-Unis au cours des années 1970 autour de Peter Eisenman, Richard Meier, Michael Graves, Charles Gwathmey, trahit leur foi dans le pouvoir de la forme. Le rôle qu'ils assignent à l'architecte, fondé sur son pouvoir créateur, les inscrit dans la continuité des modernistes qu'ils critiquent pourtant. 15/60
16 PREMIERE PARTIE Historicisme et éclectisme symbolique introduisent dans le champ des références de l'édifice une variété et un pluralisme caractéristiques de l'esprit postmoderne. 15 Ce langage intègre l'ensemble du répertoire esthétique architectural, qu'il s'agisse de la métaphore, de l'ornement ou de la polychromie pour en faire les vecteurs du sens. 16 Il puise ses motifs dans le passé historique, mais aussi dans les traditions locales, notamment constructives, et les styles vernaculaires. Ainsi le Children's Museum de Houston, réalisé par Venturi et Brown Scott, combine une variété caractéristique de moyens d'expression. L'architecte s'inspire des matériaux, des formes et des images qui ont marqué l'imaginaire populaire traditionnel. Il intègre à son langage une symbolique vernaculaire, qui lui permet d'inscrire son édifice dans l'environnement urbain. R. Venturi établit les caractéristiques du langage de l'architecture postmoderne, en comparant la Guild House, construite par R. Venturi, Rauch, Cope et Lippincott Associates à Philadelphie en , et le moderniste Crawford Manor de P. Rudolf, construit à New Haven en Guild House une architecture de signification symbolisme explicite «dénotatif» ornementation symbolique ornementation appliquée mélange de moyens d'expression décoration au moyen d'éléments attachés superficiellement symbolisme art représentatif architecture évocatrice messages sociaux propagande art noble et commercial évolutif, utilisant des antécédents historiques conventionnel mots anciens avec des significations nouvelles ordinaire pratique joli devant inconsistant technologie conventionnelle tendance à l'extension urbaine conçu à partir du système de valeurs du client paraît bon marché «ennuyeux» Crawford Manor une architecture d'expression symbolisme implicite «connotatif» ornementation expressive expressionnisme intégral architecture pure décoration inavouée réalisée par l'articulation d'éléments intégrés abstraction «expressionnisme abstrait» architecture innovatrice contenu architectural articulation architecturale art noble révolutionnaire, progressiste, anti-traditionnel créatif, unique et original mots anciens extraordinaire héroïque joli (ou tout au moins harmonisé) tout autour consistant technologie avancée tendance vers la mégastructure tendance à élever le système de valeurs et / ou le budget du client en se référant à l'art ou à la Métaphysique paraît coûteux «intéressant» 15 La dissolution des grands récits et des normes qu'ils proposaient, le rejet de la raison universalisante ont induit une tendance à l'hétérogénéité et au pluralisme, propre à l'époque postmoderne, nous l'avons vu. 16 Le langage de l'architecture post-moderne, P39 : Jencks explique qu'il y a de nombreuses analogies entre l'architecture et le langage : «on peut parler de " mots ", de " phrases " de " syntaxe " et de " sémantiques " architecturaux» : ainsi Jencks considère qu'on peut utiliser ces analogies comme moyen de communication, consciemment utilisées quand on est architecte postmoderne. La métaphore était dédaignée par les modernes, elle doit être sciemment prise en compte, les éléments architecturaux sont les mots articulés dans une syntaxe signifiante, appartenant à une sémantique appropriée à l'usage 16/60
17 PREMIERE PARTIE 4 La nature du lien social : l'alternative moderne Deux visions du monde moderne s'affronte, au moins depuis la première moitié du vingtième siècle : la société forme un tout fonctionnel, la société est divisée en deux. 4.1 La première repose sur un optimisme : la société forme un tout fonctionel auto-régulé. Un coup ne vient pas corrompre la machine, mais celle-ci l'intègre comme nécessaire avancée, même s'il va apparemment contre l'ordre établi des choses, il finit par être phagocyté par la machine qui se calibre sans cesse. Le progrès repose sur un positivisme qui se résumerait aujourd'hui par le célèbre dicton : il n'y a pas de problème, mais seulement des solutions. Dans ce cas, «la finalité du système et ce pour quoi il se programme lui-même comme machine intelligente, c'est l'optimisation du rapport global de ses inputs avec ses outputs, c'est-à-dire sa performativité.» (p.25) C'est une vision technocratique qui se marie très aisément avec le libéralisme. De là la crédibilité du premier modèle : «ayant les moyens de se faire réalité, elle a ceux d'administrer les preuves». Ici, le rôle du savoir est d'être un élément indispensable au fonctionnement de la société, que si l'on a décidé que celle-ci est une grande machine. _Métabolistes Les métabolistes japonais, ne veulent ils pas matérialiser cette grand machine? En projetant des villes formant un tout fonctionnel, dans lesquelles les mutations sont impossibles, ou ne peuvent qu'être prévues d'avance pour une extension automatique. Dans la dernière utopie moderniste : Kurokawa est conscient de l'impact de l'informatisation : «[ ] des activités urbaines avec une grande concentration de capital social investi, un grand volume de biens qui la traversent, un intense mouvement de population, une grande quantité d'information, et une vive énergie métaboliste. Ainsi, des facteurs invisibles, tels la quantité et la densité d'informations et d'activités, comptent plus dans le définition d'une ville que la densité de population et d'autres éléments visibles» 17 Le mouvement métaboliste construit la dernière utopie positive de ce siècle : positive parce qu'ils ont mené un coup de force en ayant transformé en valeur positive ce que les architectes, les urbanistes et les historiens des périodes précédentes avaient perçu négativement : croissance urbaine comme maladie ou anarchie. Alain Guiheux nous dit que le métabolisme n'est pas un mouvement critique, mais progressiste. La métaphore technicienne est désormais celle d'une machine informationnelle et biologique : en découle seulement un modèle de compréhension de l'urbain et un modèle formel d'engendrement du projet. 17 K. Kurokawa, «capsule declaration», space design, mars 69, cité par Alain Guiheux, in Kisho Kurokawa, «le métabolisme », collection Jalons, Centre George Pompidou, Paris, 1997 p9 17/60
18 PREMIERE PARTIE Je considère ce mouvement comme décisif dans l'articulation moderne/postmoderne : bien que modernes, utopistes, progressistes, mais acceptant la ville comme un système régulé en extension, visionnaires et prescripteurs de nouvelles manières de vivre la ville : ils ont su s'adapter à la donne postmoderne en revisitant leur doctrine, s'adapter au tradition bouddhiste. Mais leur fonctionnalisme sociologique (qui remplace la fonction par l'action de l'individu) n'a pu trouver de successeur : ils ont construits effectivement bien plus que leurs correspondants utopistes européens 18. «la relation de l'architecture avec la société ne s'effectue plus sur le mode fonctionnel, mais imaginaire. Ce sont des images, des identifications et non plus de modes de vie que l'architecture nous propose. 19» 4.2 La deuxième repose sur le criticisme marxiste. De par ses dérives totalitaires il s'est vidé de son essence au point que la critique même fut interdite. Et dans les sociétés dites libérales il a perdu toute sa radicalité et s'est vu réduit à l'état "d'utopie" et "d'espérance" ce modèle devient une sorte de régulateur intégré. «On ne peut compter avec sa fonction critique et songer à en orienter le développement et la diffusion dans ce sens qu'elle ne fait pas un tout intégré et qu'elle reste hantée par un principe de contestation.»(p.29) Je pourrais commenter la deuxième composante de l'alternative moderne par les utopies critiques, les radicaux italiens, ou les situationnistes. D'une part je le fais plus tard. D'autre part, ces deux composantes se retrouvent dans les projets modernes. Le Corbusier, avec son livre Vers une architecture, pourrait être "rangé" dans la catégorie de ceux qui ont constitué un savoir critique vis-à-vis d'un système. Or, il est très difficile d'être architecte et constituer un savoir critique en cela que ce savoir critique ne saurait être récupéré comme force productive. Venturi considérait Le Corbusier comme un révolutionnaire. Les idéaux modernistes sont des savoirs critiques. L'application des moyens est cela dit constitutive d'une force de production qui performe un système assimilé à une grande machine. Il y a des contradictions inhérentes à l'alternative moderne relatée par Lyotard. Si l'on essaye de l'appliquer à l'architecture moderne : l'alternative critique s'est effectivement vue réduite à l'état d'utopie, devenant régulateur intégré. Résumons, dans un monde moderne, pour distinguer deux sortes de savoir, nous avons le savoir positiviste d'un côté (fonctionnalisme du savoir se prêtant à devenir force productive indispensable au système), le critique de l'autre (pour l'interrogation sur les valeurs et les buts et qui ne peut être récupéré comme force productive.) Il faut aussi rappeler, que Lyotard s'intéresse dans ce livre aux sociétés dites développées, de l'occident, c'est-à-dire, les sociétés dans lesquelles le criticisme s'est vu réduit à l'état d'utopie et d'espérance. 18 Archigram, Yona Friedman pourrait être affiliés au positivisme 19 Alain Guiheux, Kisho Kurokawa,, p 60 : on voit bien que la postmodernité est en marche quand on compare cette citation au "venturisme." 18/60
19 PREMIERE PARTIE _Le langage de l'architecture post-moderne: «La mort de l'architecture moderne» Charles Jencks s'emploie à fustiger les modernistes avec une aisance déconcertante. Il est très rude. Il date la mort de l'architecture moderne avec une précision étonnante : «l'architecture moderne est morte à Saint Louis, Missouri, le quinze juillet 1972 à Quinze heure trente deux (ou à peu près) quand l'ensemble tant décrié de Pruitt-Igoe, ou plus exactement certains de ses blocs reçurent le coup de grâce final à la dynamite» (p.9) L'ensemble détruit est le prototype de l'erreur moderniste : la forme puriste, symbole de l'hygiène hospitalière, était censée engendrer un contenu tout autant propret, bonne forme engendrant bon contenu et bonne conduite. «l'organisation intelligente de l'espace abstrait devait encourager des comportements sains» alors que sous les rues suspendues et dans les couloirs, la criminalité s'était au contraire bien développée Jencks veut se limiter au bâti, ne s'engouffre pas dans les questionnements philosophiques : l'architecture moderne n'est que le rameau mort d'un arbre mort. Le rationalisme : Ivan Illich et Hannah Arendt en ont expliqué la morbide teneur avant lui en faisant la critique, Jencks considère ceci comme acquis. «Plutôt que de me lancer dans une attaque en règle et en profondeur contre l'architecture moderne pour montrer en quoi ses maux sont très étroitement liés aux philosophies dominantes de l'époque moderne, je m'en tiendrait à la caricature, à la polémique» 20 disait Jencks Dans ce chapitre, il s'amuse «à dépecer le cadavre» puisque l'architecture moderne est «bel et bien morte.» «La crise de l'architecture» ne dépend pas d'une cause unique, mais d'un système de causes que le tableau ci-après permet de révéler. Onze facteurs qui ont fait que «la logique de la surcroissance et du rationalisme» engendra l'absence de contrôle individuel sur l'ensemble du processus de conception. L'architecte seul-capitaine-à-bord et prescripteur-démiurge ne pouvait plus exister dans le welfare-state capitaliste et dans le capitalisme de monopole, ses prescriptions rationalistes servant une économie qui n'a nul besoin de ses finalités sociales. Les édifices sont «laids, brutaux et trop grands parce qu'ils sont construits pour le profit de promoteurs impersonnels, pour des propriétaires impersonnels et pour des usagers fantômes auxquels on attribue des goûts stéréotypés.» Les facteurs que révèle ce tableau sont l'agrandissement considérable des agences, la soumission aux bureaucraties et technocraties vouées aux actionnariats, etc... L'absence de rapport étroit entre de trop grandes agences et les futurs usagers est un des éléments majeur dans ce système de causes. Et Jencks s'attarde sur deux causes principales : «La façon dont le mouvement moderne a appauvri le langage architectural au niveau de la forme ; et l'appauvrissement qu'il a lui-même subi au niveau du contenu, c'est-à-dire de sa finalité sociale» Jencks, après avoir exploré l'architecture moderne comme ensemble à «forme univalente» veut finir sur la question du contenu univalent. Les principales commandes architecturales de ce siècle ont amené une perversion de «l'architecte moderne comme utopiste social» puisque construisant pour les instances régnantes de la société marchande. Dans les années 1850, le Mouvement Moderne, fut conçut comme un appel à la moralité. Et dans les années vingt comme un appel à la transformation sociale. Ils ne voulaient pas servir le "goût dominant corrompu" mais voulaient être les docteurs ou «les accoucheurs d'un nouvel ordre social» 20 voilà qui nous aide peu pour illustrer les propos de Lyotard bien que le propos de Jencks n'est pas philosophique, je considère dommage qu'il soit ardu de trouver ce "lien étroit" dans la littérature architecturale illustrée. 19/60
20 PREMIERE PARTIE 20/60
21 PREMIERE PARTIE _Le langage de l'architecture post-moderne: «la mort de l'architecture moderne» : Pour qui ont-ils construit? Pour ceux qui sont devenus les multinationales : monopoles et grands milieux d'affaire, des classiques de l'architecture moderne ont été conçus : des monuments ayant pour seules finalités l'expression de la puissance 21, de la concentration de capital, finalités procurant surplus monétaire permettant l'architecture pourtant dénuées de toute crédibilité du point de vue de l'exemplarité sociale. C'est la délégitimation. Pour les exposition universelles : c'était l'occasion d'innover des technologies de construction tout à fait nouvelles : l'acier et la tour Eiffel, les tentes élancées de Frei Otto, on ne retint que les qualités spatiales en omettant la puissance propagandiste de bâtiments à la gloire du colonialisme, on omettait de parler du nationalisme, on ne se rendait pas compte de la force des ersatz néoclassiques sur le peuple. En fait on ne se rendait pas compte de l'impact que le contenu produisait alors sur la culture de masse, via des mass medias florissants. Pour des Usines et des Exploits d'ingénierie : l'usine comme métaphore de l'architecture moderne a servi pour adopter l'imagerie d'une production de logement à la chaîne et la froide pureté de l'hôpital? Il y a là, je pense l'exemple d'un métarécit servant l'architecture : permettre une totale transformation de la société par le progrès industriel Sauf que seuls les stades et édifices à grandes portées développent un contenu légitimant de telles prouesses, les métaphores industrielles appliquées au logement ont été rejetées à peu près unanimement. Pour les «temples de la consommation et sanctuaires du divertissement» Le monde pré-moderne consacrait des deniers à l'architecture pour des lieux publics (agoras, palais, Hôtel de ville, églises, temples ) Le monde moderne les a consacrés au financement d'hôtels, restaurants et tous types d'équipements commerciaux, ne laissant qu'une trop mince part au logement social et bâtiments public exprimant la collectivité locale ou le domaine public. Opulence du secteur privé face à dénuement dans le secteur public. Pour Robert Venturi, les impératifs commerciaux sont plus démocratiques que les anciennes finalités aristocratiques et religieuses : «Il n'y a presque rien à redire à Main Street» (à Las Vegas.) On peut, pour revenir aux propos de Jean-François Lyotard, estimer que audelà de l'alternative positivisme/criticisme, les modernes ont été récupérés. Les architectes se positionnant aux avant-gardes du changement social, dans leurs utopies, ont failli. Ont fini par agir dans le cadre d'un système à faire évoluer, n'ont gagné que l'acceptation des formes prescrite car économiquement performantes, mais vidées de leur finalité socialisante. 21 Voir section III.11 21/60
22 PREMIERE PARTIE L'alternative "positivisme ou criticisme" correspond à l'évolution du savoir dans les société modernes : c'est une solution de partage que nous ne suivons pas, selon Lyotard. L'alternative que ce partage cherche à résoudre et qu'il ne fait que reproduire n'a plus de sens dans les sociétés dites informatisées. Cette solution «ne correspond pas aux modes les plus vivaces du savoir postmoderne». Le "redéploiement" économique aidé par la mutation des techniques et des technologies va de pair avec un changement de fonction de l'etat : Lyotard évoque ainsi une perspective déjouant le schéma binaire offert par le monde moderne... En fait, Lyotard espère cette perspective. _Fin des Mégastructures A propos de lien social : certains ont misé, dans leurs utopies architecturales, sur l'éclatement de la cellule familiale (K. Tange - kurokawa) alors que d'autres 5 La nature du lien social : la continuaient de tout miser sur le noyau familial (TeamX). perspective postmoderne Y. Friedman de dire «l'atomisation de la société» est inévitable. Ils ont aussi pris conscience de l'importance de la communication. Yona Friedman pour la ville Les fonctions de régulation et de spatiale, estime qu'un ordinateur par «ses calculs [ ] rigoureusement exacts et apolitiques» reproduction seront de plus en plus sera capable de tout structurer technocratiquement : retirées à des administrateurs et l'ordinateur jouerai aussi le rôle d'expert*. confiées à des automates et ainsi, il Il y a là un embryon de postmodernité : il a pris en faudra maîtriser des informations compte une atomisation des liens sociaux, par des mémorisées par ceux-ci afin de cellules individuelles communiquant par mouvement, prendre les bonnes décisions. La mais les projets conservent un schéma mégastructurel classe dirigeante sera celle des positiviste. décideurs, armée composite de chef Archigram ira plus loin en comprenant que l'ordinateur d'entreprises, hauts fonctionnaires, peut remplacer la mégastructure : et là, on revient au dirigeants de grands organismes présent, 2005, la ville n'est plus seule à tisser le lien social, l'ordinateur a profondément changé la production, professionnels, syndicaux, politiques, matérialisant l'ère postindustrielle : internet, se charge, confessionnels. Elle ne sera plus sans les architectes, de bâtir une mégastructure constituée par la classe politique informationnelle, au service d'une classe d'expert, bien traditionnelle. L'intermédiaire entre réelle les données et cette classe sera celle des experts* en tous genres. 23 Depuis les années 60, en fait, l'identification à des grands noms et héros de l'histoire se fait de plus en plus difficile. En même temps que les pôles d'attraction formés par les Etats-Nations. Les partis et les traditions historiques perdent de leur attrait. La perte d'enthousiasme à l'égard des buts de toute une nation, la réduction de leur ampleur ne favorisent ni la vision d'une société formant un tout fonctionnel ni la vision d'une société divisée en deux car l'individualisme naît et le libéralisme s'engage dans le profit aveugle mais séducteur. A la fin des années soixante, le doute à propos de l'application du communisme se fait ressentir, parallèlement à une déligitimation croissante de l'action politique 22 Cité par Dominique Rouillard, Superarchitecture, «Le futur de l'architecture » p Le fonctionnement de l'union européenne n'en est-elle pas un exemple 22/60
23 PREMIERE PARTIE certains voient en la décomposition des grands Récits, comme Baudrillard, en 1978, dans A l'ombre des majorités silencieuses, «la dissolution du lien social et le passage des collectivités sociales à l'état d'une masse composée d'atomes individuels lancés dans un absurde mouvement brownien»(p.31). Lyotard considère qu'il n'en est rien, que le soi n'est pas isolé. Au contraire il serait pris dans un tissu toujours plus complexe et toujours plus mobile que jamais. L'individu n'aurait jamais eu autant de pouvoir sur l'ensemble des messages qui passe par lui : qu'il soit destinataire, destinateur ou bien référent, chacun est placé sans cesse sur des nœ uds de circuit de communication. Désormais le système dit composer avec (et même encourager) les coups de chacun, puisque ce sont précisément ces coups dans les jeux de langage qui régulent le système, pour améliorer ses performances. Le système encourage et consume un supplément de performativité, car c'est sa seule force lui permettant de lutter contre l'entropie (l'éclatement menant au déclin). Le lien social n'est pas seulement affaire de jeux de langages, mais sans jeu de langage, il n'y a pas de lien social. L'aspect langagier prend d'autant plus d'importance dans une société où la composante communicationnelle prend de plus en plus de place (l'architecture elle-même deviendrait un moyen de communication ) C'est le moment pour Lyotard d'attaquer la cybernétique. La machine cybernétique (que serait une société moderne) marche à l'information, certes. Cette théorie considère que, par des énoncés prescriptifs et évaluatifs, cette machine programme un but : la maximisation des performances par exemple. Elle considère une chaîne sociale dans laquelle les individus sont placés et agissent dans le sens de cette programmation, sans qu'ils ne puissent en modifier la trajectoire. Comment la maximisation des performances est-elle garantie comme ultime but? Lyotard explique que c'est sans compter les coups dans les jeux de langages qui déstabilisent sans cesse cette machine L'inventivité permet d'aggraver ces déplacements, de porter un coup inattendu à "l'adversaire". Sinon, dans une machine qui formerait un tout fonctionnel, il n'y aurait pas d'avancée : comme dans un jeu d'échec, le coup peut être prévu par la machine qui alors ne fait que se réguler sans jamais perdre de vue son but. La perspective postmoderne est ainsi éloignée de l'arthrose «bureaucratique» 24 de la réalité moderne. En effet : plus qu'un tissu rigide, la société serait atomisée en souples réseaux de jeux de langages même si le poids des institutions impose des limites au jeu. Chacune a son discours prédominant : de performativité dans les entreprises, de dénotation dans les écoles, de narration dans les familles, de commandement dans les armées 24 Lyotard nous rappelle que le terme était utilisé par les l'opposition ouvrière au pouvoir Bolchevique puis par les troskyste face au stalinisme, qu'il est plus dur que le mot "technocratique" renvoyant à la technostructure qu'est le système économique américain. 23/60
24 PREMIERE PARTIE Enfin, il convient d'aborder les «institutions contemporaines du savoir» en leurs portant des coups : puisqu'ils sont possibles, ils permettront de déplacer les limites de l'ancienne institution. 25 _Hans Hollein, Alles ist Architectur 26 «La conception stricte et les définitions traditionnelles de l'architecture et de ses moyens ont largement perdu aujourd'hui de leur légitimité.» «L'extension des moyens de déterminer le " monde" alentour [um-"welt", i.e environnement] [ ] va bien audelà de la définition de l'architecture classique. [ ] "L'architecture" n'est qu'un de ces moyens.» «les conséquences découlant notamment des nouveaux moyens de télécommunication (téléphone, radio, télévision, entre autres) vont bien au-delà, et il se peut que tel bâtiment fondamental destiné par exemple à l'enseignement et à l'apprentissage (l'école) soit amené à disparaître, au profit de ces moyens. Les architectes doivent cesser de penser uniquement en terme d'édifices» : l'architecte doit cesser de travailler par homologie. «L'architecture est un moyen de communication.» ce n'est donc pas une science, mais devient une technologie de communication, elle affecte donc l'espèce de discours qu'est la science. Une science permet une technologie, la réciproque est vraie. Si l'architecture est un moyen de communication, alors il y a lieu de penser que l'architecture est une science «En regardant les choses de plus près, on pourrait ainsi spécifier le concept d'architecture selon les fonctions et les définitions suivantes : - L'architecture est cultuelle, elle est marque, symbole, signe, expression. - L'architecture est contrôle de la température corporelle - abri protecteur - L'architecture est détermination - définition - de l'espace, de l'environnement. - L'architecture est conditionnement d'un état psychologique.» Ainsi l'architecture serait technologie avancée de communication, technologie répondant aux besoins de base, technostructure déterministe, technique de structuration comportementale. Et «les architectes doivent cesser de penser uniquement en terme de matériaux.» car il est entendu que ces quatre définitions échappent chacune à l'exclusivité des architectes : «Une véritable architecture de notre temps émerge donc, en passe de se donner une nouvelle définition en tant que médium et d'élargir le domaine de ses moyens. De nombreux domaines situés en dehors de la construction interviennent dans "l'architecture", tout comme l'architecture et les "architectes" s'emparent à leur tour de vastes domaines. Tout le monde est architecte. Tout est architecture» Hollein veut que l'on déplace les limites de l'institution du savoir architectural, en se disant : l'architecte n'a pas affaire qu'à des matériaux mais aussi à de l'immatériel, donc l'architecture, si l'on déplace ses limites institutionnelles, ne serait plus l'affaire des seuls architectes et réciproquement, les autres domaines institutionnellement exterieur à l'architecture auraient ainsi affaire à de l'architecture. Nous sommes là à mi-chemin entre un déterminisme encyclopédique et le partage libre des connaissances ouvrant à chacun le maximum de compétences. 25 Raconter des histoires au sein d'un conseil des ministres, c'est-à-dire travailler avec des scénarios prospectifs, expérimenter sur la langue (poétique) dans les universités c'est-à dire ouvrir des ateliers de création, pouvoir revendiquer dans une caserne c'est-à dire accepter les délibérations entre supérieurs et soldats exemples donnés par Lyotard (p.35) on peut penser aussi à la psychogéographie situationniste ainsi qu'aux science-fictions des radicaux. 26 Hans Hollein «Alles ist Architektur» , Bau, n os 1-2, Alles ist Architektur, 1968, p /60
25 PREMIERE PARTIE _Robert Venturi, De l'ambiguité en architecture 27 Contre l'architecture moderne orthodoxe, R. Venturi accorde sa préférence au «désordre de la vie». 28 Contre l'évidence de l'unité et la clarté des moyens, il en valorise la richesse. A «l'architecture moderne orthodoxe» et à «la tradition du "l'un ou l'autre"», il oppose «une architecture de complexité et de contradictions qui cherche à intégrer ("à la fois") plutôt qu'[à] exclure ("l'un et l'autre")». 29 L'éclectisme devient une arme critique contre le modernisme américain. La mise en évidence d'une pluralité de significations et de niveaux de signification dissout le lien étroit et univoque, postulé par le modernisme, entre forme et fonction. Reflétant la tendance postmoderne à la pluralisation des «récits», l'architecture postmoderne valorise la pluralité des fonctions du bâtiment et brise l'auto-référentialité moderniste (l'homologie). 30 Elle exige la réalisation de projets pluri-fonctionnels au détriment de bâtiments à finalité unique. (la cité radieuse serait-elle un pas vers le postmodernisme? Pour répondre à cette question il faudrait lire Frederick Jameson, postmodernism or the cultural logic of late capitalism, où il entreprend la comparaison de deux projets plurifonctionnels : la cité radieuse est une ville isolé vs Buenaventura Hôtel, ville dans la ville) La valorisation de l'ambiguïté, promue par R. Venturi au rang de principe esthétique, se traduit spatialement par la réintroduction de l'hétérogénéité et de la variété dans l'urbanisme. Ainsi Jane Jacobs, dont la réflexion théorique s'enracine dans l'observation des villes américaines, s'efforce, contre le modernisme, de redonner une place à l'hétérogénéité des quartiers urbains et des bâtiments anciens, à la diversité urbaine et à l'animation de la rue 31 Soulignant la nécessité de préserver la diversité du tissu urbain, J. Jacobs prend position contre la régularité et l'uniformité des constructions modernistes. Les principes esthétiques d'ambiguïté et de variété se traduisent, au plan temporel, par un retour aux traditions du passé, accueillant et respectant la sédimentation, la superposition des strates de l'histoire. L'architecture postmoderne récuse l'indifférence moderniste à l'histoire et à la tradition. Comme le souligne R. Venturi, «les premiers architectes modernistes méprisèrent la remémoration dans l'architecture. [... ] La deuxième génération d'architectes modernistes ne reconnut que les "données constitutives" de l'histoire telles que Siegfried Giedon 32 les a extraites: il tira du bâtiment historique et de sa piazza les abstractions de forme et d'espace dans la lumière». 33 Aldo Rossi fournit les bases théoriques d'un retour aux traditions du passé. 34 Rejetant le fonctionnalisme et le déterminisme technologique, il s'attache à la complexité urbaine. A ses yeux, les nouvelles constructions doivent prendre en compte l'histoire des villes où elles s'inscrivent, leurs formes urbaines, leurs rues. Les théories d'a. Rossi, valorisant la complexité temporelle et spatiale, illustrent un des principes de l'esthétique postmoderne, consistant à effectuer un retour vers le passé - par lequel l'architecte se trouve être publiquement responsable de ses oeuvres - en l'occurrence, vers la ville européenne traditionnelle. L'attention à ses traditions historiques et urbaines, qui sont autant de strates de sens et de signification, permet de comprendre comment, au cours des siècles, la ville a évolué. Ainsi A. Rossi propose moins un style architectural qu'un mode d'analyse urbain, déterminant des types constructifs non abstraits et enracinés dans l'histoire. Si l'on considére le style comme une loi normative et un mode d'analyse comme une procédure vouée à être performante, c'est dire que Rossi prescrit une procédure plus que des lois : Ainsi, obéirait-il à cette citation de Luhnman faite par Lyotard qui dit que la performativité des procédures remplace la normativité des lois. 27 R. Venturi: De l'ambiguïté en architecture, Dunod, Paris 1995, ed. originale : Complexity and contradiction, The Museum of Modern Art, NY, La simplicité épurée de l'architecture et des formes modernistes a fait long feu devant «la richesse et l'ambiguïté de la vie moderne et de la pratique de l'art» (p. 22.). 29 Ibid., p Pour le moderniste, «pour le puriste de la construction aussi bien que pour le fonctionnaliste une forme de construction à double fonction serait exécrable à cause de la relation non définie et ambiguë entre la forme et la fonction, entre la forme et la structure» (Ibid., p. 41). 31 Voir Jane Jacobs: The Death and Life of Great American Cities (1961) 32 S. Giedon: Space, Time and Architecture, Harvard University Press, Massachusetts, R. Venturi "& Cie", L'enseignement de Las Vegas..., p Aldo Rossi: L'architecture de la ville (1966) 25/60
26 PREMIERE PARTIE Stylistiquement l'ambiguïté des strates temporelles de la sédimentation du sens se traduit par un parti pris historiciste. Contre la recherche perpétuelle de la nouveauté, les architectes de la postmodernité proclament, dès les années , le droit de renouer avec le passé. 35 Les thèses de J. Jacobs, R. Venturi et A. Rossi ont induit une réorientation de la création architecturale, dès les années L'intérêt que J. Jacobs porte à la vie urbaine et à l'urbanisme de quartier a trouvé un écho dans les réalisations des Nouveaux rationalistes. Autour des thèses de R. Venturi, se sont groupés Vittorio Gregotti, Giorgio Grassi, ainsi que les architectes de l'école du Tessin. L'esthétique de la Tendenza - nom de ce groupe d'architectes - repose sur deux principes anti-modernistes: d'une part, le rejet de la tendance universalisante du rationalisme moderniste et, d'autre part, la valorisation des sources historiques, accueillant les traditions locales. Mais ceci ne correspond pas complètement à ce que dit Lyotard à propos de l'oubli comme conséquence du mètrum de la narration (voir section II.6). Je considère que les références aux styles passés sont les éléments d'un conte dont la signification est moins importante que sa répétition déformable au fil des générations de conteurs. Mais il est vrai que ces postmodernistes veulent valoriser les sources historiques plus que les traditions elles-mêmes 35 «On sait que dans le domaine des arts par exemple, et plus précisément des arts visuels ou plastiques, l'idée dominante est qu'aujourd'hui, c'en est fini du grand mouvement des avant-gardes. Il est pour ainsi dire convenu de sourire ou de rire des avant-gardes, qu'on considère comme les expressions d'une modernité périmée» (J.-F. Lyotard: Le postmodernisme expliqué aux enfants, p. 112). 26/60
27 II. LES SAVOIRS : PRAGMATIQUE ET LEGITIMATION SITE Forestbuilding, Richmond, Virginie, Etat-Unis, Magasin d'exposition BEST Ces magasins ont été conçus pour donner l'impression d'avoir été réduits à néant par suite d'un sinistre renversement des rôles - ou, en d'autres termes, pour apparaître comme les victimes de la «revanche de la nature». James Wines, L'architecture Verte, /60
28 DEUXIEME PARTIE L'auteur rappelle que le savoir n'est pas la science, et celle-ci ne peut occulter le problème de sa légitimité. Il est donc nécessaire de se référer au savoir narratif, il fait quelques rappels pour mieux cerner la question de la légitimation du savoir dans la culture dite postmoderne. 6 Pragmatique du savoir Narratif La connaissance est l'ensemble des énoncés dénotant ou décrivant les objets susceptibles d'être déclaré vrais ou faux. La science est un sous-ensemble de la connaissance avec deux conditions en plus : d'un côté les objets dont on parle doivent être accessibles, observables, de l'autre les énoncés dénotatifs doivent appartenir à un langage considéré pertinent par les experts. Mais le terme de savoir ne se borne pas seulement à des critères de vérité : «il s'étend aussi à ceux d'efficience (qualification technique), de justice et/ou de bonheur (sagesse éthique), de beauté sonore, chromatique (sensibilité auditive, visuelle), etc.» (p.36) S'y mêle savoir-faire, savoir-vivre, savoir-écouter, etc. Ainsi le savoir permet à quelqu'un de proférer de "bons" énoncés de toutes sortes et non d'un seul à l'exclusion de tous les autres. Le savoir narratif est à corréler avec la coutume. Le consensus qui regroupe toutes les opinions fait la culture d'un peuple. Le récit est la forme par excellence de ce savoir Histoires populaires racontant la formation (bildungen) des sociétés donnant légitimité à des institutions : «Ces récits permettent donc d'une part de définir les critères de compétence qui sont ceux de la société où ils se racontent, et de l'autre d'évaluer grâce à ces critères les performances qui s'y accomplissent ou peuvent s'y accomplir.» La forme narrative utilise une pluralité de jeux de langages dans un tissu serré de critères qui lui est caractéristique. La transmission de ces récits est analysée plus longuement par Lyotard. Lorsque un récit est narré, le narrateur n'a la compétence de le faire seulement parce qu'il en a été l'auditeur, le narrataire (destinataire) accèdera à cette autorité seulement parce qu'il l'écoute et intègre le récit. On dit que le récit est rapporté mais le mode de transmission laisse une grande place à l'inventivité. Le Héro dont l'histoire est contée perdure à travers ces échanges. Mais l'important est que «le savoir que véhicule ces narrations [ ] détermine ainsi ce qu'il faut dire pour être entendu, ce qu'il faut écouter pour pouvoir parler, et ce qu'il faut jouer pour pouvoir faire l'objet d'un récit [i.e. pour pouvoir être le héros]» Ainsi se jouent les rapports d'une communauté en se basant sur ce triptyque : Savoir-faire Savoir-Entendre Savoir-Dire 28/60
29 DEUXIEME PARTIE Le quatrième aspect de ce savoir est aussi important : son incidence sur le temps. La rythmique des palabres est une condition sine qua non pour que l'histoire se répète de génération en génération. Aujourd'hui encore certaines histoires persistent sous forme de dictons, proverbes ou maximes, comme tant de fragments d'anciens contes et récits. Or le tempo fait prendre le dessus au mètre sur le référent : une société dont le fonctionnement se base sur le récit n'a pas besoin de se souvenir de son passé. La transmission est plus importante, elle a besoin du mètre et fait tomber la signification du référent dans l'oubli. En fait c'est bien cette troisième caractéristique qui importe le plus car l'on peut objecter que la réitération du savoir par la forme narrative est ancrée au présent : l'acte de la narration est hautement plus importante que l'objet du récit qui appartient au passé. Une société qui se base sur les récits pour tisser ses liens sociaux n'a besoin, à la rigueur, que de l'acte même de la récitation car le peuple est celui qui les actualise en les racontant, en les écoutant, et même en les jouant, et grâce à cette temporalité immémoriale ces récits sont éternels. Ces récits sont à la fois légitimants et légitimés : Ils définissent ce qui a le droit d'être dit ou d'être fait dans une culture. Ils sont une partie de celle-ci donc sont légitimés. A propos de l'oubli, je rappelle le commentaire fait à propos du prétendu historicisme des postmodernistes à la page 25. _L'enseignement de Las Vegas: «L allusion et le commentaire, qu ils s adressent au passé ou au présent, à nos grands lieux communs ou à nos vieux clichés, l inclusion du quotidien dans l environnement sacré ou profane c est cela qui manque à l architecture moderne de notre temps.» 36 La partie apprentissage de Las Vegas permet aux auteurs de valider le langage commercial comme instrument de création dans le processus projet. La question du symbole graphique ou sculptural est pour les auteurs trop souvent écartée par les théoriciens car c est l Espace qui est sacré chez les modernes, car le symbole du contenu doit être absent dans la forme, elle qui découle seulement d un processus fonctionnaliste. Ils comprennent que le commerce utilise une pragmatique narrative, parce qu'elle est, elle n'a pas besoin de légitimité, cette pragmatique sert aux auteurs pour justifier l'inclusion du mètre de l'ordinaire dans la projection architecturale plutôt que de s'acharner à mettre l'accent sur l'innovation. Voir à ce propos sa justification pour une architecture pop écrite en (annexe) 36 Robert Venturi, Denise Scott Brown, Steven Izenour, L Enseignement de Las Vegas ou le symbolisme oublié de la forme architecturale, Pierre Madraga Editeur, Liège, 2000, édition originale en anglais : Learning from Las Vegas : 1972, agrémentée de la seconde partie en /60
30 DEUXIEME PARTIE James Wines, L'architecture Verte, A propos des séries de magasins d'exposition d'art BEST, «Les magasins type de la société commerciale 'BEST' étaient des supermarchés reposant tous sur une même formule (de banales boîtes en briques situées le long de routes nationales), dont SITE s'est emparé pour en faire des "sujets" de l'art. [ ] Dans une perspective moderniste orthodoxe, [cette approche] sapait les valeurs esthétiques établies de "la vraie architecture" que l'on considérait (et considère toujours) comme ayant pour mission exclusive de créer et façonner des formes et des espaces. Se positionnant à l'opposé, SITE a traité la série des magasins BEST comme des «ready-mades» existants (pour emprunter un terme de Marcel Duchamp) et comme des cibles d'interventions perturbatrices pour des significations modifiées. En profitant du réflexe d'identification populaire avec la prosaïque imagerie commerciale de BEST, ces renversements architecturaux ont ajouté une dimension intéressante à l'idée d'architecture "narrative". Ils sont devenus des exemples d'édifices utilisés comme des "éponges" d'information absorbant les réactions subconscientes du public face à certains bâtiments archétypes et les opposant à une vue généralement passive de l'architecture. «Dans le cas des magasins BEST, SITE a développé l'idée de «l'architecture en tant que commentaire sur l'architecture». Il s'agissait d'utiliser des éléments désorientants qui inclinent, déforment, effritent, rompent et remettent en question des définitions rhétoriques en créant de nouveaux seuils de débat sur les rôles de l'art et de l'architecture dans le domaine public. [ ] «Ces magasins ont été conçus pour donner l'impression d'avoir été réduits à néant par suite d'un sinistre renversement des rôles - ou, en d'autres termes, pour apparaître comme les victimes de la " revanche de la nature ".[ ] «Dans ces deux bâtiments, le paysage a été interprété comme un prolongement intégré et apparemment chaotique de l'architecture, contrairement à son rôle habituel de bel accessoire périphérique et secondaire.» Il était nécessaire pour le groupe SITE de construire une esthétique amorale vis-à vis de la morale orthodoxe moderniste. Le ready-made, est la force d'un architecte postmoderne : l'architecte accepte la performativité de la boîte et prend la pseudo-légitimité de l'imaginaire suscité par l'imagerie commerciale comme autant de données avec lesquelles il pourra se permettre d'inventer. En l'occurrence, l'architecte se base sur un récit dont les usagers de la ville sont les destinataires (et héros), récit duquel la signification n'a pas un rôle dominant, pour se positionner en tant que destinateur d'un nouveau récit à sa sauce (oserais-je dire.) Pour un moderniste, le supermarché et le musée d'une fondation d'art ne pourraient être projetés selon les mêmes ingrédients : «Form Follows Fonction» nous disait Louis Henry Sullivan de l'ecole de Chicago. Ici on profite d'une imagerie commerciale pour attirer un habitué de supermarché dans un musée : la démocratisation de l'art passe donc par un bâtiment reconnaissable non pas pour sa fonction mais parce qu'il fait partie d'un récit connu, auquel on s'est habitué. Comme le souligne Lyotard à propos de la transmission du savoir narratif, le narrateur s'approprie la petite histoire et peut se permettre de la détourner, le récit ne fonctionne que si le destinataire (en l'occurrence l'usager, le passant badaud etc.) reconnaît le référent et devient compétent pour être le héros (dans le cas du supermarché, le héros-destinataire est le client qui passe sous l'enseigne d'entrée.) Rien de plus narrativement acceptable, donc, de s'approprier la pragmatique d'un récit qui existe pour attirer le héros dans la galerie d'art. Le récit architectural détourné (l'architecte a la compétence de le détourner : il est doté du triptyque précité) se permet donc d'écrire une péripétie supplémentaire du héros : lui marquer l'esprit par un évenement. Cet évenement c'est «la revanche de la nature» que je comprend comme une invention paralogique, l'écriture de cet évenement n'est en rien éfficiente : le renversement des rôles du bâtiment, et de la nature participe de la rupture avec la performtivité du hangar. La force de tels projets est que SITE ne s'arrête pas à une décoration Venturienne 37 : ces bâtiments ont une architecture en tant que commentaire critique sur l'architecture dévastatrice de l'extension urbaine vis-à-vis de la nature : cela marque le subconscient de l'usager. Ce n'est pas le métarécit visant la promotion des loisirs qui légitime la prescription de l'architecte. C'est le petit récit qui ne vise qu'à marquer les esprits du problème de la relation entre architecture et nature, par simple renversement : SITE ont compris que le système n'est pas stable, qu'on peut faire inverser la tendance, au moins par la communication d'un message de justice envirronementale. 37 L'enseigne de la guild House de Venturi&Rauch n'est pas légitimée par la perfomativité comme l'est l'enseigne du Stardust Hôtel, si bien que son usage est totalement délégitimée à mon avis. Venturi ne fait pas preuve de beaucoup d'inventivité, ne se réapproprie pas le récit de l'extension urbaine aussi bien que l'a fait SITE. 30/60
31 DEUXIEME PARTIE La pragmatique du savoir narratif contient dans le petit récit la transmission et l'invention. Il nous faut la différencier de celle du savoir scientifique. JFL différencie le jeu de la recherche de celui de l'enseignement : l'invention d'un savoir est séparée de sa transmission. Et nous allons voir à quel point la légitimation de ce savoir pose problème. 7 Pragmatique du savoir scientifique 7.1 Pour la recherche, la dialectique Lyotard illustre son propos que je résume ici dans de grandes lignes. Copernic a dit : «la trajectoire des planètes est circulaire.» Il est censé apporter des preuves à ce qu'il dit. Il est aussi capable de réfuter toute affirmation opposée ou contradictoire. Le destinataire doit être capable d'accepter ou de refuser l'énoncé. Mais il doit être destinateur potentiel car doit apporter les preuves de son assentiment ou de son dissentiment de la même façon que Copernic. Ce destinataire n'est savant que lorsqu'il aura rempli cette obligation. Il y a problème à propos du référent : «Ce que je dis est vrai parce que je le prouve ; mais qu'est-ce qui prouve que ma preuve est vraie?» La double règle de la science est d'abord «tant que je peux prouver, il est permis de penser que la réalité est comme je la dis» et ensuite «le même référent ne peut fournir de preuves contradictoires ou inconsistantes.» Cette double règle permet d'approcher le consensus. Ainsi la vérité d'un énoncé suscite le consensus. Mais le consensus n'est pas forcément indice de vérité. 7.2 Pour l'enseignement, la didactique L'enseignement est d'abord l'apport nécessaire à la recherche : il fournit le destinataire nécessaire au débat contradictoire, il permet (par l'instauration même de ce débat) la formation des compétences du destinataire (faute de quoi il ne pourrait participer au débat). Le problème réside donc à la formation d'égaux en compétences, faute de quoi il ne peut y avoir consensus. «Ce n'est pas seulement la vérité de son énoncé [celui du scientifique] mais sa propre compétence qui est en jeu dans ce débat» Pour cette reproduction de compétences, la méthode est didactique et non pas dialectique : l'enseignant est dans la posture de l'expert et n'invente pas le savoir : il permet à un tiers d'acquérir les compétences égalant celles de l'expert. «On enseigne ce que l'on sait : tel est l'expert.» A mesure que l'étudiant approche ces compétences, il peut être introduit à la dialectique de la recherche quand l'expert prend la forme du chercheur. Il fait part à l'étudiant de «ce qu'il ne sait pas, mais qu'il cherche à savoir.» Ainsi l'étudiant pourra compléter ses compétences. 31/60
32 DEUXIEME PARTIE 7.3 Comparaison de cette pragmatique à celle du savoir narratif. L'énoncé doit forcément être dénotatif. Il peut recourir à l'interrogation («comment se fait il que?») ou à la prescription (poser les hypothèses : «soit un élément A distinct de B»), etc. seulement si ces autres énoncés permettent d'articuler «l'argumentation dialectique» pour aboutir en énoncé dénotatif. Cette pragmatique est spécifique et ne peut être intégré aux institutions partageant la pragmatique narrative : car dans une société moderne les jeux de langage sont regroupés par institutions animées par des gens compétents : les professionnels. Or elle a une institution puisqu'elle est composée et forme des professionnels. Comment alors peut elle agir avec le reste d'une société postmoderne faite d'échanges entre institutions, maillée de jeux de langages entremêlés, si elle ne peut débattre avec elle? La didactique résoudrait le problème : apprendre à n'importe quel «atome social», lui permettre l'acquisition de la compétence scientifique. 38 Contrairement à la forme narrative, un énoncé de science ne tire sa validité non pas parce qu'il est rapporté mais parce qu'il fait l'objet d'une administration de preuve. Le savoir est accumulé par une série de validations ou de falsifications, si et seulement si cette série comporte arguments et preuves à propos du même référent. (on ne peut dire le tout puis son contraire sauf si l'on argument et prouve le changement d'avis.) La temporalité du savoir scientifique ne réside pas dans la répétitivité, mais dans une diachronie, faite de mémoire et de projet : on ne peut dialectiser sur un référent qu'en connaissant les énoncés déjà validés à son propos et en en proposant un qui diffère des anciens. L'accent de chaque performance est privilégié par rapport au mètre de la narration. «Cette diachronie supposant la mise en mémoire et la recherche du nouveau dessine en principe un processus cumulatif.» _Mémoire et projet La pragmatique de l'architecte est, au moins lors de sa formation, au mieux lors de toute sa vie, celle d'une démarche scientifique : mémoire et projet sont les temporalités de son travail : ne pas savoir ce qui a été fait ne lui permet pas de projeter du neuf (que se soit par homologie ou innovation) car il se doit de mettre en mémoire l'existant, de connaître ce qui a déjà été fait etc. En cela l'architecture a une pragmatique scientifique. D'autre part, la compétence scientifique de l'architecte s'acquiert par la didactique homologique : duplication de connaissances de la construction, de l'histoire. Mais peu à peu, l'élève devient étudiant, et la dialectique se met en place : les projets sont le terrain de recherches. La diachronie inhérente au travail de l'architecte nous donne un argument en faveur de la thèse selon laquelle l'architecte a une pragmatique scientifique. De là à dire que cette diachronie dessine un processus cumulatif, il n'y a qu'un pas : dans sa pragmatique de chercheur, l'architecte scientifique recherchera toujours le nouveau. Pourtant comme nous l'avons vu, l'architecte a souvent recours à la narration, l'architecte qui se réclame "postmoderne" privilégiera le mètre à l'accent Jencks nous a fait savoir que l'architecte doit avoir recours à un double codage. Je le formulerai autrement: Les savoirs de l'architecte se constituent grâce à l'association d'une double pragmatique : par une pragmatique scientifique et par une pragmatique narrative : l'explication nous est donnée par Lyotard dans la section suivante. 38 On pense à l'ouverture des facultés au plus grand nombre. Ainsi qu'à la didactique pour tous via la "vulgarisation" 32/60
33 DEUXIEME PARTIE Les deux savoirs que l'on compare ici ont donc des règles différentes, mais l'un et l'autre sont formés de "coups." Et on ne peut juger de la valeur de l'un par rapport à l'autre. Or, certains se lamentent sur «la perte de sens» dans la postmodernité, cela consiste à «regretter que le savoir n'y soit plus narratif principalement.» pour Lyotard, c'est une première «inconséquence», la deuxième est de vouloir engendrer du savoir scientifique à partir du savoir narratif («comme si celui-ci contenait celui-là à l'état embryonnaire») La culture narrative ne pose pas la question de son rapport à la légitimation. Son incompréhension vis-à-vis de la science lui fait considérer le discours scientifique comme une variété dans sa famille. Or le contraire n'est pas : puisque il y a absence d'argumentation et d'administration de la preuve, le scientifique est incrédule face aux fables, mythes et légendes appartenant une mentalité arriérée, sous développée, primitive, qu'il conviendra de civiliser, d'éduquer, de développer : le résultat a été l'impérialisme culturel depuis le début de l'occident. «Il est commandé par l'exigence de légitimation.» Le double codage pose problème au mode moderne de légitimation. 33/60
34 DEUXIEME PARTIE 8 La fonction narrative et la legitimation du savoir La légitimation du savoir scientifique n'est pas considérée comme une défaillance mais comme un problème posé sans cesse, qui sera résolu par méthode heuristique. 39 C'est la méthode positiviste. C'est une méthode moderne encore employée. Mais face à un auditoire incompétent, cette méthode n'est pas acceptable : il faut donc composer avec la pragmatique narrative a eu recours à la forme narrative pour appuyer le savoir scientifique. Et ce recours n'est pas prêt de s'arrêter : en satisfaisant les règles du jeu narratif (raconter l'histoire [faussement] épique de la «découverte»), un expert peut ainsi mener une pression considérable non seulement sur ses "auditeurs," "téléspectateurs" ou "lecteurs" mais aussi sur son propre ego. En plus les décideurs ont besoin que la science apparaisse comme une épopée : pour gagner la crédibilité dont ils ont besoin (justifiant par là les coûts engendré par l'action de l'etat.) La science a donc besoin de récit lorsqu'elle ne peut légitimer aux yeux des autres un de ses énoncés avec ses propres moyens : elle a donc par là un besoin d'oubli (au sens précisé en section 6: le metrum) plus qu'un besoin de se souvenir et de projeter (historicité et accent.) _Un exemple en architecture : Pour séduire les politiques, l'architecte qu'il soit conseil en maîtrise d'ouvrage ou participant de concours a besoin de raconter l'histoire [faussement] épique du processus de projet même si celui-ci est un processus scientifique de génération de forme, de rationalisation économique ou de performation technique d'un tissu social par exemple, reposant sur une pseudo-légitimation positiviste (acceptée par ses pairs grâce à la méthode heuristique.) L'absence de lien de cause à effet entre un énoncé à valeur cognitive et un énoncé à valeur prescriptive, nous amène pour lutter contre la délégitimation à recourir à un récit pour rendre acceptable, clair et facile au représentants du peuple un savoir qui lui est normalement abscons. Dans une pragmatique narrative il faut néanmoins répondre aux questions «qui a le droit de décider pour la société?» et «qui a le droit de décider des conditions du vrai?» un Héros suffit : Le Héros, dans les démocraties devient le peuple lui-même... Ainsi le peuple est pris comme héros pour valider la légitimation de l'action civile (les lois civiles) et de l'accumulation cognitive (les lois scientifiques) : «le mode de légitimation [ ] qui réintroduit le récit comme validité du savoir, peut prendre deux directions selon qu'il représente le sujet du récit comme cognitif ou comme pratique : comme un héros de la connaissance ou comme un héros de la liberté.» Le savoir des récits revient dans l'occident pour légitimer les nouvelles autorités. Avec le passage dans la démocratie il faut donner un nouveau nom au héros : le peuple. Celui-ci par consensus dicte via ses autorités représentatives ce qui est juste et injuste dans une accumulation de lois civiles. Le peuple est pris comme héros de la liberté. Il légifère. 39 Cette méthode consiste à approcher la vérité en vérifiant à chaque étape s'il y a erreur ou non pour pouvoir continuer : vérifier que l'énoncé n'est pas faux pour pouvoir approcher le vrai s'applique au problème même de la légitimité autrement dit : tant que ce n'est pas illégitime, on peut penser que nous pourrons prouver que ce sera légitime. 34/60
35 DEUXIEME PARTIE Avec la science moderne, pour établir "qui décide des conditions du vrai" : la science ne peut plus recourir à la métaphysique. L'argumentation a pour fin le consensus : par l'homologie. La science convient que les conditions du vrai «ne peuvent être établies autrement qu'au sein d'un débat déjà lui-même scientifique, et qu'il n'y a pas d'autre preuve que les règles sont bonnes si ce n'est qu'elles font le consensus des experts.» Et ce consensus n'existe que s'il existe un ensemble de normes. L'accumulation de connaissance est légitimée par la notion de progrès (condition moderne de l'accession à la liberté) : c'est pourquoi le peuple est pris comme héros de la connaissance par les scientifiques. 9 Les récits de la légitimation du savoir Deux grandes versions du récit de légitimation (l'une est politique, l'autre est philosophique) sont exposées par Lyotard. Nous ne retiendrons que certains points. D'abord, le récit qui a pour sujet l'humanité comme héros de la liberté : il consiste à donner les bases cognitives au peuple comme le prescrivait Napoléon : par l'enseignement primaire alors que l'enseignement supérieur restait élitiste, uniquement dédié à ceux qui seront les cadres de l'etat. Ce récit de l'émancipation des peuples qui ont le droit à la science, droit retiré au peuple par les prêtres et les tyrans d'antan. L'autre, apportée par l'université de Berlin au début du dix-neuvième siècle, est celle de l'idéalisme allemand. C'est le récit totalisant l'histoire universelle de l'esprit, le moyen de ce récit est l'ordonnancement des sciences empiriques : c'est alors un métarécit qui ne cloisonne pas le peuple dans ses savoirs traditionnels, ne borne pas les savants dans leur professionnalisme correspondant à leurs spécialités. L'encyclopédie de Hegel ( ) en est un exemple. Le lieu de ce métarécit est l'université spéculative. Les savoirs se réfèrent à eux-mêmes dans une relation autonymique : le dispositif spéculatif. 35/60
36 10 La délégitimation 10.1 crise du dispositif spéculatif pour qu'un énoncé scientifique soit considéré comme un savoir, il est nécessaire qu'il présuppose être situé dans un processus d'engendrement, que son Rappel, voir section I.2 «La conception stricte et les définitions traditionnelles de l'architecture et de ses moyens ont largement perdu aujourd'hui de leur légitimité.» Hans Hollein, Alles ist Architectur 40 énoncé corresponde au jeu du langage spéculatif; sinon cet énoncé tombe dans le non-sens. Le langage de légitimation ne serait pas lui-même légitime et tomberait à l'état de vulgaire récit. «L'auto application de l'exigence scientifique de vérité à cette exigence elle-même» pose problème. Le procès de déligitimation qui a pour moteur l'exigence de légitimation, est fait aux universités, lorsque, à la fin du dix-neuvième, se produit une érosion du principe de légitimité du savoir. «cette érosion se trouve à l'œ uvre dans le jeu spéculatif, et c'est elle qui, en relâchant la trame encyclopédique dans laquelle chaque science devait trouver sa place, les laisse s'émanciper» (p.65). Les universités se bornent alors, non plus à rechercher mais à transmettre le savoir jugés établis : assurent par la didactique la reproduction de professeurs plutôt que la formation de savants. De nouveaux territoires avec de nouveaux jeux de langages naissent en dehors de ces universités : instituts et fondations échappent à la force de légitimation de l'université spéculative dispositif d'émancipation - Pour la procédure de légitimation provenant du dispositif d'émancipation, l'érosion proviendrait d'ailleurs. Elle vient de la séparation entre la pratique et la théorie. Entre un énoncé dénotatif à valeur cognitive, et un énoncé prescriptif à valeur pratique, il n'y a pas de lien pertinent de cause à effet : la science a un langage qui lui est propre et ne peut légitimer une action de décideur autant que le décideur n'a pas la compétence de légitimer un savoir scientifique. Cette division attaque la légitimité du discours scientifique : celui-ci a ses règles propres et ne peut en aucun cas avoir vocation à réglementer le jeu pratique. Ainsi : la science joue son propre jeu : elle ne peut légitimer les autre jeux de langage (10.2) et ne peut même pas se légitimer elle-même comme le voudrait la spéculation (10.1) Hans Hollein «Alles ist Architektur» [ , Bau, Alles ist Architektur, n os 1-2, 1968, p /60
37 10.3 Le sujet social paraît se dissoudre dans une texture "où se croise un nombre indeterminé de jeux de langages obéissant à des règles différentes." JFL emprunte à Wittgenstein une comparaison à la ville : «On peut considérer notre langage comme une vieille cité : un labyrinthe de ruelles et de petites places, de vieilles et de nouvelles maisons, et de maisons agrandies à de nouvelles époques, et ceci environné d'une quantité de nouveaux faubourgs aux rues rectilignes bordées de maisons uniformes» 42 Pour montrer que le principe de la synthèse sous l'autorité d'un métadiscours de savoir est inapplicable, l'auteur fait subir à cette ville du langage la question «à partir de combien de maisons ou de rues une ville commence-t-elle à être une ville?» Je note que la comparaison est hautement illustrative mais l'on peut demander s'il n'y a pas là matière à filer la métaphore : l'extension urbaine ne serait-elle pas aussi la conséquence de l'éclatement du lien social en nuages de formes langagières? Car en effet, on ne peut plus dire où s'arrête la ville des langages. Aujourd'hui les langages machines, le code génétique, les matrices de théories des jeux, le libéralisme, le etc., se mêlent dans une métaphore de ville indéfinissable aux multiples directions, aux archétypes appliqués, suivant des prescriptions si variées, illégitimées scientifiquement, car entre la théorie et la pratique, aucune relation de cause à effet est légitimante (on l'a vu : le positivisme étant délligitimé.) Or des architectes à l'instar de OMA - Koolhas 41 cartographient la ville d'en recenser des tissus parfois numériques, des mécaniques, en un mot : sa complexité. Ils tentent, je pense, de montrer un chaos, nuage de langages structurés, de révéler son harmonie pour rechercher les instabilités, projeter en s'étant constitué son langage, sa vision du monde. D'autre part, le langage du développement durable comme outil politique, et celui de l'économie de la croissance obligatoire ne se comprennent pas, mais se mêlent dans une ville indéfinissable. L'encyclopédie totalisante a échoué. 41 R K dans New York Délire avec sa verve d'ancien journaliste-écrivain, puis, et surtout avec OMA, S,M,L,XL, Project on the city 1 et 2, et leur travail graphique séduisant, et même Content avec le cynisme et l'ironie parfois d'ordre politique 1945) 42 L. Wittgenstein, Investigations philosophiques, Gallimard, 1961 (trad. de philosophical investigations, 37/60
38 Ceci dit, le discours scientifique inclue un panel de langages : ils ont des règles communes, ils sont tous engagés dans la dialectique scientifique, obéissent au même devoir d'argumenter et de prouver des énoncés. Ils ont tous le même problème de légitimité puisqu'ils sont tous engagés dans ce que la science classique considérait comme paradoxale voire paralogique : une conception tautologique 43 de la vérité (ce qu'on dit est vrai, car on a la preuve obéissant aux règles d'un jeu qui n'est pas légitimé mais accepté tant qu'il n'apporte pas de contresens.) Récit spéculatif ou bien de l'émancipation, le grand récit a perdu de sa crédibilité dans les sociétés contemporaines. Les causes peuvent être : L'essor des techniques et technologies qui a déplacé l'accent sur les moyens de l'action, plutôt que sur ses fins. Au rédéploiement du capitalisme libéral qui élimina l'alternative communiste, et valorisa la jouissance individuelle des biens et services. Mais JFL considère ces arguments décevants : car elles n'expliquent pas le déclin de la puissance unificatrice et légitimante des grands récits de la spéculation et de l'émancipation (indiqués en section 9.) JFL a attiré notre attention sur les germes de nihilisme et de déligitimation inhérents à ces grands récits à la fin du dixneuvième siècle : sorte de prémices de la post-modernité 43 «tautologie : proposition complexe qui reste vraie en vertu de sa forme seule quelle que soit la valeur de vérité des propositions qui la compose.» (Def. : Le petit Robert) ex: «dieu est bon donc dieu existe» Ici : «qu'est-ce qui prouve ma preuve?» Les hypothèses de départ sont considérées comme vraie 38/60
39 Yona Friedman, Robert Aujame : T H E F U T U R E Mobile Architecture Yona Friedman, dans The Future (mobile architecture) 44 en 1960, saisit bien qu'on est à l'ère du temps libre, que la ville a une raison d'être : lutter contre l'ennui. Néanmoins, il saisit une révolution des technologies. «Nous proposons un urbanisme mobile qui ferait appel à des techniques permettant de construire de vastes unités d'une extrême flexibilité intérieure ; des techniques qui permettent leur alimentation en eau, en énergie [ ] des techniques qui mettent en oeuvre des éléments bon marché, simples à monter, faciles à transporter, et réutilisables[ ] Dans ces conditions, une ville ou un quartier peut changer de forme au gré de la volonté de ses habitants. [ ] L'urbanisme devient alors supportable parce qu'il n'est pas définitif, et que demeurent les possibilités de corriger et d'expérimenter.» «si la tendance aux loisirs constitue une recherche, alors les nouvelles techniques ouvrent la porte à des solutions, même les plus excentriques.» Yona Friedman, positiviste, se pose en prescripteur d'une ville rendue possible grâce à l'essor des technologies, pensant sa vision juste (correspondant au discours moderne de l'émancipation). D'une part il énonce une réalité (loisirs), d'autre part il considère les technologies de construction et de communication comme moyens. Il a une fin correspondant le discours de l'émancipation : Sa méthode utopique manque de doute, de paralogie. Yona Friedman ne considère pas sa prescription comme délégitimée : pourtant il est difficile de cerner la relation de cause à effet entre le loisir et la mobilité. Il dit «il serait peu judicieux d'opter pour une solution statique» Pourquoi l'emploi du conditionnel? peu judicieux? Parce que ce n'est pas «tendance»? En fait, il n'a pas besoin de légitimation On entre dans la postmodernité quand on légitime par la performativité : en considérant la ville perfectible, il permet le supplément de performativité. On atteint presque la conclusion de Lyotard selon laquelle, il faut rechercher et prescrire par consensus locaux, tout en ayant accès librement aux bases de connaissances, cartes des jeux de la recherche et de la pratique 1960, p Yona Friedman, Robert Aujame, The Future (mobile architecture), Architectural Design, août 39/60
40 III. PERSPECTIVES P. Bouchain Fait main, la matière et la manière Scénographie de l'exposition Arc-en-rêve, Bordeaux, /60
41 TROISIEME PARTIE 11 La recherche et sa légitimation par la performativité. La recherche subit deux modifications : l'enrichissement des argumentations, la complication de l'administration des preuves. Une métalangue : la logique est commune à tous les langages scientifiques : grâce à elle : le scientifique peut définir une axiomatique; un langage artificiel. Elle comprend la définition des symboles employés dans le langage, la forme que devront respecter les expressions pour pouvoir être acceptées, et les opérations qui seront permises sur ces expressions. C'est en quelque sorte le langage mathématique. Or La langue qui finit par être utilisée est toujours la langue quotidienne, naturelle, or celle-ci n'est pas consistante face à la négation : et permet la formation de paradoxe. L'acceptation d'un énoncé est subordonnée à une première acceptation des règles qui fait l'objet d'un consensus entre les experts : les règles qui fixent les moyens de l'argumentation sont arbitraires et jamais démontrables mais permettent la démonstration, Ces règles sont des demandes, la demande est une modalité de la prescription. Deux propriétés de ce savoir entraînent deux sortes de "progrès" du savoir scientifique: a) La flexibilité des moyens et la possibilité de créer des règles par consensus permettent la création de nouveaux langages, d'un nouveau jeu. b) Le caractère de jeu pragmatique (l'acceptabilité des coups dépend d'un contrat passé entre des partenaires) permet de faire un nouveau coup dans le cadre des règles préétablies. Ce qui passait pour paradoxal pour les sciences classique ou moderne c'est que le progrès dépend de l'acceptation de règles traduites dans une métalangue inconsistante. L'idée de la raison est déplacée puisque la métalangue universelle est remplacée par une pluralité de systèmes formels et axiomatiques traduits dans la métalangue universelle, quotidienne mais inconsistante. C'est ce qui passait pour paradoxal qui aujourd'hui permet d'obtenir l'assentiment de la communauté des experts. A propos de l'administration de la preuve : c'est ici qu'intervient le référent dans le discours scientifique : c'est lors de cette administration de la preuve que la réalité est convoquée et citée. Certes la preuve pose le problème fractal "qu'est-ce qui prouve la preuve?" mais on peut au moins publier les moyens de la preuve, pour que le destinataire puisse répéter le processus qui mène au constat de la preuve : un constat c'est l'enregistrement d'un fait par l'œ il, l'oreille, un organe des sens. Or les sens sont trompeurs, ils sont bornés en pouvoir discriminateur : c'est pourquoi les techniques interviennent pour recevoir des données ou agir sur le contexte. Elles obéissent au principe de le l'optimisation des performances : augmentation de l'output (informations ou modifications obtenues), 41/60
42 TROISIEME PARTIE diminution de l'input (énergie dépensée pour les obtenir). «Les techniques sont un jeu dont la pertinence n'est ni le vrai ni le juste, ni le beau etc., mais l'efficient : un coup technique est bon quand il fait mieux et/ou quand il dépense moins»(p73) Le besoin d'administrer la preuve est de plus en plus fort à mesure que la pragmatique du savoir scientifique prend la place de celle des savoirs traditionnels ou révélés. Les appareils techniques exigent un supplément de dépense. Pas de preuve et pas de vérification des énoncés, et pas de vérité sans argent. «les jeux du langage scientifique vont devenir des jeux de riche, où le plus riche a le plus de chance d'avoir raison.» richesse efficience vérité C'est au 18 siècle, qu'on découvre cete réciproque avec la révolution industrielle : pas de technique sans richesse, et pas de richesse sans technique : Un dispositif technique exige un investissement. Il optimise la performance à laquelle il est appliqué, donc il peut optimiser la plus-value qui en résulte. Il suffit que cette plus-value soit réalisée en vendant le produit de la performance. La boucle est bouclée car une partie du produit de la vente est réinjectée pour améliorer d'avantage la performance : on peut donc dire que la science est une force de production et en tant que telle c'est souvent sa seule raison d'exister. L'impératif d'amélioration des performances et de réalisation des profits n'est pas exigé par le désir de savoir mais par celui d'enrichissement l'esprit de performativité généralisée est obligé... Le capitalisme aurait trouvé la résolution du problème d'argent en accordant des crédits sur programme dans les laboratoires de recherche d'entreprise, dans des instituts universitaires, fondations privée, étatiques... Les investisseurs n'attendent pas de retours sur investissement immédiats : investir à fons perdus et espérer une invention décisive et très rentable. Les Etats-Nations suivaient cette logique pendant le keynésianisme pour dumper leurs secteur de recherche. C'est l'avènement de la recherche appliquée et une organisation du travail très hiérarchisée et basée sur le rendement qui prévaut, la recherche fondamentale souffre moins de cette course au rendement, mais bénéficient de moins de crédits. L'administration de la preuve devient donc subordonnée à un autre jeu de langage qui ne se base pas sur le critère de vérité mais bien sur le critère de performativité. Le récit de légitimation idéaliste et humaniste est abandonné par l'etat et par l'entreprise (paternaliste par exemple) pour justifier le nouvel enjeu : «dans le discours des bailleurs de fonds d'aujourd'hui, le seul enjeu crédible, c'est la puissance. On n'achète pas des savants, des techniciens et des appareils pour savoir la vérité, mais pour accroître la puissance.» Or la distinction entre la force et le droit, entre la force et la sagesse dans les jeux de langages traditionnels empêche la force d'être un outil légitimant. Les termes de la théorie de langage distingue le dénotatif (vrai/faux), le prescriptif (juste/injuste), le technique (efficient/inéfficient). La légitimation n'avait jamais dépendu de critères techniques (on exclut la terreur puisqu'elle ne relève pas du tissage de liens sociaux : elle les défait). 42/60
43 TROISIEME PARTIE Mais il faut bien comprendre que «la performativité, en augmentant la capacité d'administrer la preuve, augmente celle d'avoir raison» le critère technique n'est pas sans influence sur le critère de vérité. De même, une prescription a plus de chance d'être légitimée si elle a celle d'être appliquée (efficience), grâce à la performativité du prescripteur. JFL fait alors référence à Luhmann puisque celui-ci croit constater dans les sociétés postindustrielles le remplacement de la normativité des lois par la performativité des procédures. On a donc affaire à une légitimation par le fait : l'amélioration des performances réalisées passe par le contrôle du contexte. C'est une procédure visant à se rendre maître de la réalité quand on se rend maître des preuves (pour l'argumentation) et des résultats (pour les prescriptions et promesses juridiques, éthiques, politiques et j'ajoute architecturales). C'est ce que permettent les techniques : en renforçant les techniques, on renforce la réalité donc les chances d'être juste et d'avoir raison. C'est ainsi que prend forme la légitimation par la puissance. Le rapport de la science à la technique s'inverse puisque la performativité d'un énoncé s'accroît quand les informations concernant son référent s'accroissent : cela passe par la production, la mise en mémoire, l'accessibilité et l'opérationnalité des informations. La recherche ne bénéficie alors de fonds si et seulement si elle contribue à l'accroissement de ces informations : «la complexité des argumentations [ ] oblige à sophistiquer les moyens de prouver» Et enfin : «Le critère de performativité est explicitement invoqué par les D'autre part, à la fin il est toujours question de puissance quand on est dans un marché où les intérêts privés sont des enjeux majeurs : il doit comprendre que l'esprit de performativité généralisée est obligé. _La question Le trio : richesse que l'on - efficience se pose - vérité ici est est : remarquable " l'architecture dans l'architecture est elle une : l'agence, science si elle?" est Il est riche, vrai a que les les finances écoles assez d'architecture, grosses pour en France concourir sont à plus de gros affiliées, marchés traditionnellement, publics ou privés, aux Beaux-Arts s'associant et à indépendantes (ou payant) des bureaux universités. d'études Depuis permettant l'indépendance une efficience de son enseignement optimale des recherches vis-à-vis des grâce Beaux-Arts à de bons en 1968, moyens jusqu'aux technologiques, réformes de pour 2005, être la sûr donne de détenir change. la vérité : de présenter le projet qui répond le mieux au programme. En fait, partout dans le monde, l'architecture est devenue soit élitiste, soit l'accessoire de l'industrie du bâtiment. Et Il faut bien se rendre compte que 95% des budgets de recherche dans le monde sont dépendants de groupes industriels (c'est vrai pour la recherche pharmaceutique, l'agro alimentaire et ses OGM par exemple) et que seule la recherche fondamentale peut jouir d'une certaine indépendance, les experts indépendants sont souvent trop pauvres, donc impuissants. L'ingénierie dépend des sciences physiques appliquées à la construction et évidemment, elle a en tête la réduction des coûts et des risques pour un maximum de profit : diminuer l'input et augmenter l'output. C'est toujours la performativité qui prévaut pour la recherche dans la construction. L'architecture a aussi affaire avec la performativité : les sciences sociales ont accumulé des savoirs et, souvent, les architectes adoptent un langage sociologique avec pour vision l'optimisation des liens sociaux. Les nouvelles formations interdisciplinaires, l'urbanisme, la sociologie, la philosophie, l'ethnologie, participent à une perspective plus postmoderne du langage architectural. Ces conclusions socialisantes sont à confronter avec les sciences économiques et les techniques issues de l'ingénierie. L'architecte se doit de savoir comprendre une donnée scientifique, et de dialoguer avec des scientifiques pour donner son assentiment l'architecte est au cœ ur de questionnements technico-scientifiques, au service de pouvoirs technocratiques. administrations pour justifier le refus d'habiliter tel ou tel centre de recherche» exemple donné en note de bas de page n 163, p178, de la condition postmoderne. 43/60
44 TROISIEME PARTIE On a vu que la recherche est légitimée par le critère de performativité et que le rapport entre science et technique s'est inversé : la Raison est supplantée par la réalité. Cette réalité est observable du fait de l'augmentation de la place des _Quel autre horizon que le "tout pour la performativité" Reyner Banham, au moment où le débat sur la culture pop est sur toutes les lèvres, écrit à propos de la crise du logement dans «towards a pop architecture». Il y explique que le commerce, «c'est normal», qu'il n'y a pas de moralité en architecture, et que pour stimuler un goût éclairé pour le pop, il faudrait devancer les experts et jouer avec les possibilités du pop, en ne s'attardant pas sur la moralité de l'action architecturale : «le verdict [doit être] différé.» Je lis dans ce texte que Banham ne voit pas l'architecture comme une science, mais comme un art qui, dans la culture pop pourrait vite verser dans les compétences de la mercatique. «Alors, aux architectes de faire leur affaire de conditions qui leur donnent, pour un temps, la possibilité d'être plastiquement pour quelque chose dans la création d'un goût pop éclairé en architecture sans se plier à la discipline des rituels commerciaux qui se pratiquent normalement dans champ du merchandising pop et de mettre en oeuvre une technologie amorale selon la moralité de l'architecture. Bien entendu, ils peuvent tout aussi bien laisser passer leur chance.» Cette «chance» est-ce la chance de pouvoir se croire libre de connoter, inventer, métaphoriser, de travailler comme Venturi? La performativité, c'est une vision technocratique qui se marie très aisément avec le libéralisme. De là la crédibilité du premier modèle [le modèle positiviste] : «ayant les moyens de se faire réalité, elle a ceux d'administrer les preuves». Ici, le rôle du savoir est d'être un élément indispensable au fonctionnement de la société, que si l'on a décidé que celle-ci est une grande machine. C'est ce que j'ai écrit dans la section I.4. C'est une vision moderne que nous suivons toujours, mais parallèlement, la perspective postmoderne prend de plus en plus de place. La performativité des procédures remplace la normativité des lois. Vous avez plus de chance de réussir à avoir l'assentiment de vos pairs si vous trouvez une procédure performante que si vous appliquez des lois par homologie. Que la recherche architecturale soit légitimée exclusivement par la performativité n'est pas une perspective étroite. "Et fort heureusement" oserais-je dire. Nous le verrons ensuite : tout dépend de l'ouverture du système! Si l'on peut ouvrir le système en lui portant des coups, on peut supporter l'incommensurable et faire dériver l'esprit de performativité vers plus de justice 46, en prenant en compte l'inconnu, en usant de paralogie, en jouant avec l'irrationnel et l'incommensurable.avant, l'architecte devait se faire le défenseur d'une vision collective, avait une éthique mais Venturi pour se fabriquer sa méthode écrit un premier article sur Las Vegas en 1968 : «Les valeurs de Las Vegas ne sont pas ici mises en question. La moralité de la publicité commerciale, celle des jeux et l'instinct de compétition ne sont pas ici notre affaire [ ] notre étude est une étude de méthode et non de contenu.» 47 Sa méthode est totalement délégitimée. Venturi 3ans plus tôt, pour se justifier de faire du "pop", dit de l'architecte d'aujourd'hui que «sa question est plutôt "cela est-il?" que "cela devrait-il?" ses visions ne sont qu'accidentellement visionnaires», qu'«en architecture, la pratique passe avant le spéculatif» Pour Venturi, les moyens qui lui sont donnés sont à prendre tels quels et à dériver : «On considère que la standardisation est un enrichissement que nous apporte la technologie d'aujourd'hui [performativité moderne], et pourtant on craint sa domination et sa brutalité potentielles. Mais l'architecte peut utiliser la standardisation de manière non standardisée.» Je pense au langage du développement durable qui introduit des considérations de coûts secondaires, de coûts environnementaux, de santé etc. Ces considérations sont aujourd'hui des connaissances servant à dériver la fonction modifiant l'input en output, la précaution face à l'inconnu est une dérivation postmoderne de l'esprit de performativité : lire l'anti-manuel d'économie de Bernard Marris. 47 Robert Venturi, Denise Scott Brown, Steven Izenour «A significance for A&P Parking Lots, or Learning from Las Vegas». Architectural Forum, mars 1968, p (Repris dans Id., Learning from Las Vegas, Cambridge, Mass., The MIT Press, Éd.. française : Id., L'Enseignement de Las Vegas ou le symbolisme oublié de la forme architecturale,) 48 Robert Venturi, «A justification for pop architecture», Arts and architecture, avril 1965, p /60
45 TROISIEME PARTIE techniques : une recherche n'est légitimée si elle peut faire espérer une augmentation de puissance. La puissance est le fruit d'une accumulation d'informations. Cette accumulation n'est permise que par l'essor des techniques d'observation de la réalité. La puissance est mise en œuvre par l'utilisation de ces données, les techniques seules la permettent : le savant n'est plus, l'expert ne sait que manier ces informations, c'est tout ce que l'on demande au scientifique. Voilà pour la recherche. Pour l'enseignement, c'est-à-dire la transmission du savoir? Lyotard considère que sa légitimation passe par la performativité aussi. Il lui semble d'ailleurs qu'il est «aisé de décrire la manière dont la prévalence du critère de performativité vient l'affecter» Voyons cela désormais. 45/60
46 TROISIEME PARTIE 12 L'enseignement et sa légitimation par la performativité «qui transmet? quoi? à qui? par quel support? et dans quelle forme? avec quel effet?» Du système social, l'enseignement supérieur est un sous-système, si le critère de pertinence du premier est la performativité, alors, on applique les mêmes critères à ses sous-systèmes. L'enseignement doit former les compétences indispensables au système social. Soit pour répondre à une demande d'experts dans les disciplines relevant des secteurs de la maîtrise de l'information, soit pour maintenir la cohésion interne du système social. Dans cette perspective : les institutions et université ne forment plus des idéaux, selon un modèle général de vie légitimée le plus souvent par le récit de l'émancipation. Ces institutions doivent aujourd'hui former des compétences. Elles ne forment plus les élites guidant la nation mais les joueurs capables «d'assurer convenablement leur rôle aux postes pragmatiques dont les institutions ont besoin.» Lyotard explique alors la voie choisie par l'université de Vincennes au moment de Mai 68. L'idée d'une formation à la carte pour les étudiants la solution. Cette solution sera d'ailleurs appliquée dans les universités américaines assez rapidement, plus tard elle sera le principe même de l'harmonisation européenne au début du 21eme siècle. Les nouvelles technologies ont un impact très fort sur la gestion des connaissances. Quand il s'agit de professionnalisation, d'un point de vue fonctionnaliste, l'essentiel transmis et organisé en un stock de connaissances. Le point de vue de Lyotard est radical : le cours magistral est inutile dans une perspective où la didactique peut être confiée à des «machines reliant les mémoires classiques ainsi que des banques de données à des terminaux intelligents mis à la disposition des étudiants.» En somme, un stock de connaissances, s'il est informatisé permet sa transmission didactique par ordinateurs. La pédagogie n'en souffrirait pas, les enseignants devront apprendre l'usage des terminaux. D'abord, c'est apprendre l'usage de nouveaux langages, mais aussi et surtout le maniement raffiné du jeu de langage qu'est l'interrogation. L'enseignement de l'informatique et de la télématique analogue à une langue étrangère sera plus que nécessaire à l'apprentissage. Ce remplacement de l'enseignant par des machine ne paraît intolérable que dans la perspective des Grands Récits. Or la didactique classique n'est plus pertinente quand le but du savoir, on l'a dit, est désormais la puissance. La question n'est plus :«Est-ce vrai?» mais «A quoi ça sert?» se transformant dans un contexte de mercantilisation «Est-ce vendable?» dans un contexte de d'augmentation de puissance «est-ce efficace?» La compétence selon les critères de vrai/faux, ou de juste/injuste c'est-à-dire la faible performativité en général, devient inefficace et invendable. La «Nature» de l'homme postmoderne est faite de données organisées en banque : les encyclopédies excèdent la capacité de chaque utilisateur. 46/60
47 TROISIEME PARTIE Lyotard a des raisons de penser que la science postmoderne est un jeu à information complète, car en principe, lorsqu'une donnée est ajoutée par un expert, chacun y a accès sans secret scientifique, la performativité résulte d' un nouvel arrangement des données et non pas de l'acquisition d'un supplément d'information. C'est l'imagination qui permet d'accomplir un nouveau coup, ou de changer les règles du jeu. L'organisation traditionnelle des savoirs isole les camps du savoir, alors que la postmoderne doit les réunir. L'enseignement ne doit pas se limiter à transmettre des connaissances, à apprendre les techniques de lecture. Il doit permettre la maîtrise des procédures capables d'améliorer la capacité de connecter des champs. L'interdisciplinarité invoquée avant et pendant Mai 68 va dans ce sens. Cette interdisciplinarité s'est heurtée à beaucoup plus qu'aux féodalismes universitaires pour qui l'empiètement d'une discipline sur une autre ne forme que des bruits dans le système, de la confusion. Seul le niveau spéculatif dans la tête des philosophes pouvait se risquer aux collaborations. L'interdisciplinarité participe à l'effort de déligitimation. Le brainstorming supplante le métalangage et le métarécit qui formulent la finalité et le bon usage d'un savoir. Le brainstorming est le moyen de formuler l'efficience d'un discours et de renforcer les performances du système. Les conditions de justesse d'une prescription doivent cela dit toujours exister, proposées par les sciences sociales. Le travail en équipe et l'augmentation des performances doit considérer les contraintes qui sont comme autant de données acquises qui influent directement sur les critères de performance. La création de nouveaux modèles reposera alors sur le génie des coéquipiers ou sur la tactique. Ils sont capables de manipuler les contraintes de manière à changer les règles intelligemment : dans le but de rendre performantes les contraintes qui ne le seraient pas actuellement (par mini révolutions?) Mêlé à didactique, ces brainstormings forment des futurs chercheurs en titillant leur imagination. _L'enseignement de l'architecture «LEARNING 49 FROM LAS VEGAS», signifie littéralement le «savoir d'après las Vegas» Venturi se pose en professeur postmoderne : il ne transmet pas des connaissances mais nous apprend à constituer une accumulation de savoirs C'est vrai que cela lui permet de justifier son architecture. L'image de la Cité de Kevin Lynch participe aussi de cette nouvelle manière d'enseigner. On connaît l'importance qu'à eu ce dernier dans la formation des architectes depuis quelques années. Mais on sait aussi que l'histoire de l'architecture et des techniques sont toujours enseignées par la didactique (dans les pemières années d'école tout du moins) Mais il n'est plus exclusivement question de former des idéaux, mais bien de former des compétences. C'est parce que comme dirait Frederick Jameson : «nous n'avons pas les organes sensoriels adaptés à l'hyperespace.» que venturi nous aide à lire Las Vegas que l'enseignement des techniques et de l'histoire de l'architecture passe de plus en plus par la recherche, avec une indépendance croissante de l'étudiant au fil des années de formation initiale. Un autre problème naît alors : celui d'une possible mobilité entre différents champs de compétences. Il est certain que le savant omniscient est plus un mythe qu'une réalité. D'ailleurs on est devenu incrédules face à ce mythe cela dit, l'enseignement à la carte est une bonne voie mais sûrement perfectible et souvent élitiste. La flexibilité ne convient qu'aux patrons qui choisissent leurs supers experts pour des missions courtes. 49 learning est un substantif verbal qui, employé en tant que nom commun, signifie savoir, instruction, érudition. ( source : Collins Anglais Français) mais pas vraiment enseignement, qui aurait traduit le terme teaching. 47/60
48 TROISIEME PARTIE Pourtant, le professionnalisme et le fonctionnalisme favorise la transmission simple des connaissances pour Former les masses de professionnels nécessaires au système. Et lyotard de dire qu'il est urgent de favoriser économiquement l'interdisciplinarité et la didactique automatisée. La reproduction des compétences professionnelles peuvent être confiées à des machines, «la promotion et l'emballement des esprits imaginatifs», repose sur la participation aux recherches : le projet au sein d'une équipe pluridisciplinaire. La délégitimation et la prévalence de la performativité, que lyotard applique à son argumentation, «sonnent le glas de l'ère du professeur : il n'est pas plus compétent que les réseaux de mémoires pour transmettre le savoir établi, et il n'est pas plus compétent que les équipes interdisciplinaires pour imaginer de nouveaux coups ou de nouveaux jeux.» (p87-88) L'architecte pluri disciplinaire n'a pas sa place dans le monde de l'hyperspécialisation (la tendance a été vérifiée par les nouvelles réformes en matières d'enseignement.) si ce n'est l'importance qu'ont pris les bibliothèques et bases de connaissances sur Internet (ce que Lyotard ne pouvait qu'imaginer). Il est certain que c'est à l'étudiant de choisir sa voie : et qu'il est possible de se constituer en tant que professionnel compétent dans plusieurs domaines, et qui sait s'entourer d'équipes complémentaires : Mais quelque soit le mode (hyperspécialisation ou spécialité à la carte) la vision de Lyotard en matière de remplacement du didactisme professoral par des machines n'est pas, aujourd'hui complètement satisfaite, De là à dire que le glas de l'ère du professeur a sonné, il faut émettre des réserves. 48/60
49 TROISIEME PARTIE La recherche, par l'invention de "coups" est une recherche de sortie de crise: la crise du déterminisme. La performativité considère le système comme un ensemble constitué de rapport input/output, rapport qu'il faut rendre le plus petit possible (moins d'input pour plus d'output) C'est considérer que le système dans lequel on fait entrer l'input est entièrement stable, et que la trajectoire obéissant à une fonction comme en mathématique est prévisible, régulière, et permettra d'anticiper convenablement l'output : c'est la condition légitimant la performativité. C'est la philosophie positiviste de l'efficience. 13 La science postmoderne comme recherche des instabilités. Mais Lyotard considère que la pragmatique de la science postmoderne a peu d'affinités avec la recherche par la performativité. L'expansion de la science ne se fait pas grâce au positivisme de l'efficience. «C'est le contraire : travailler à la preuve, c'est rechercher et "inventer" le contre-exemple, c'est à dire l'inintelligible ; travailler à l'argumentation, c'est rechercher le paradoxe et le légitimer par de nouvelles règles du jeu de raisonnement» Le déterminisme voudrait tout connaître, mais aujourd'hui l'on se rend compte que plus on pense se rapprocher de la limite, plus la limite s'éloigne : il y a toujours l'incertitude qui persiste. Le hasard devient une stratégie, les nouvelles mathématiques aident la micro et la macro physique Ici Lyotard aborde des théories de la physique quantique, des mathématiques, théories des systèmes, qui sont pour moi inabordables, cela dit : il tire des conclusions que nous pourrons relater. La production d'inconnu est une voie largement suivie par l'architecture : on ne peut prescrire qu'en invoquant les forces du présent : il est difficile de croire en l'amélioration des conditions futures. "Construire différent" ce n'est plus rejeter un passé et faire mieux pour un futur prévisible. C'est accepter que l'on ne sait pas de quoi est fait le futur, et rechercher par expérimentation fictionnelle défiant toute logique positiviste. Je ne sais toujours pas si la paralogie est vraiment applicable à la construction : car je ne saurais accepter les «L'idée que l'on tire de ces recherches est que la prééminence de la fonction continue [c'est-à dire le déterminisme positiviste][ ] comme paradigme de la connaissance et de la prévision est en train de disparaître. En s'intéressant aux indécidables, aux limites de la précision de contrôle, aux quanta, aux conflits à informations non complètes, aux "fracta", aux catastrophes, aux paradoxes pragmatiques, la science postmoderne fait la théorie de sa propre évolution comme discontinue, catastrophique, non rectifiable paradoxale. Elle change le sens du mot savoir, et elle dit comment ce changement peut avoir lieu. Elle produit non pas du connu, mais de l'inconnu. Elle suggère un modèle de légitimation qui n'est nullement celui de la meilleure performance, mais celui de la différence comprise comme paralogie» (p97) techniciennes déconstructions formelles comme illustration de la recherche par la paralogie. Néanmoins, abordons la recherche architecturale par la fiction : qu'a-t-elle appris à la relève des contre-utopistes et radicaux italiens? 49/60
50 TROISIEME PARTIE Je pense que les utopistes modernes, jusqu'aux derniers, ont une philosophie positiviste que l'on a bien décrit dans les sections I.4, II.7 et III.11. Le projet de contre-utopie (à l'instar de la walking city d'archigram), par contre, «ne prétend plus être une tentative réaliste d'une simulation d'un ailleurs, une mise en scène plausible "pour demain", comme le clament les visionnaires de l'époque : c'est au contraire une proposition fictionnelle s'exprimant dans des dessins extrêmement détaillés» écrit D Rouillard dans son livre Superarchitecture 50. Elle continue en expliquant que Archigram en grands mythomanes, font semblant de croire en leurs projets. Dominique Rouillard, SUPERARCHITECTURE Avant cela l'historienne, explique qu' «Archizoom et Superstudio, pratiquent la retroguardia 51, le monde présent ayant accompli toutes les utopies du capitalisme ou de la modernité, la pensée spéculative de l'avant-garde n'a plus lieu d'être.» Les radicaux considèrent l'utopie comme un point de départ, non plus comme une fin. «il n'y a plus de fond stable sur lequel la modernité peut s'appuyer pour s'accomplir, en rompant, avec le geste avant-gardiste, avec les comportements conservateurs et statiques» Je considère qu'ils recherchaient les instabilités d'un système que les positivistes ou futuristes pensaient stable. Leurs utopies consistent à construire sous forme de récit un futur qui est déjà là : le capitalisme associé au fonctionnalisme est une catastrophe qu'il faut critiquer : projeter le monument continu de Superstudio c'est conduire la modernité à son terme. C'est dans le chapitre intitulé «Accélérer la Réalité», p334, que Dominique Rouillard écrit, en citant Andrea Branzi : «L'utopie foctionne comme " un accélérateur artificiel des processus actuels sur lesquels on a l'intention d'opérer" 52 et non comme un substitut de à la société présente :"l'utopie qu'utilise l'architecture radicale ne présente pas un meilleur modèle de société à présenter au monde, mais plutôt un instrument d'accélération de la réalité afin d'en obtenir une meilleure lecture" 53 [ ] Le projet se constitue en fiction à partir de situations extrapolées. L'extrémisation [ ] produit de nouvelles scènes urbaines.» 54 Autrement dit, projeter la réalité c'est faire le récit d'une utopie dans le contexte présent pour créer du sens. En bons critiques du fonctionnalisme, et plutôt que de prôner un retour au passé, les radicaux extrapolent les prescriptions fonctionnalistes pour montrer que rationalisme et considérations d'ordre social sont catastrophiques. Superstudio et Archizoom, «en travaillant les thèmes du rationalisme jusqu'à l'absurde, [ ] ont affirmé le dépassement de l'architecture comme forme et comme discipline thérapeutique.» 55 Il y a là des germes de paralogie vis-à-vis du langage de la performativité : la pragmatique des groupes formulant des contre-utopies dans les années 60 est une pragmatique de chercheurs postmodernes au sens de Lyotard : ils ne cherchent pas pour exclusivement augmenter l'output, mais pour constituer des connaissances à partir du réel. Ils font une critique de la modernité, non pas pour prescrire mieux, mais pour s'éloigner d'un monde comptable, pour fabriquer des récits inefficients (en l'occurrence inconstructibles.) Ils ne veulent même pas être légitimes vis-à-vis du système capitaliste. Et contrairement à ceux que l'on dénomme les architectes postmodernistes, ils ne se prêtent pas «à toutes les compromissions avec le réel pour exister [comme le faisait Venturi] (populisme, opérations mercantiles etc.)» 56 Néanmoins, bien après cette époque, Adolfo Natalini a construit un centre commercial dans Florence, faut-il considérer que c'est dans une autre vie? 50 Dominique Rouillard, Superarchitecture, le futur de l'architecture , Ed. de La Villette, Paris, 2004 : p335 :«projets inconstructibles» 51 Retro-garde plutôt qu'avant-garde 52 A. Branzi, «Radical notes. Strategia dei Tempi lunghi», Casabella, n 370, oct A. Branzi, «Radical Architecture. Rifiuto del ruolo disciplinare» Casabella, n 386, Dominique Rouillard, op.cit., p Ibid., p Ibid. p /60
51 TROISIEME PARTIE 14 La légitimation par la paralogie. Serait-ce possible? alors que légitimer en recourant aux métarécits est exclu, le petit récit reste la forme que prend l'invention imaginative dans la science. Le critère de consensus comme critère de validation paraît insuffisant puisqu'il fait appel à la validité du récit d'émancipation structurant l'institution dans laquelle le consensus peut être dicté. Ou alors ce consensus est manipulé par un système comme une de ses composantes qui le rendrait plus performant, tout en le conservant, souvent la terreur en découle. Les pragmatiques de l'argumentation, de l'administration de la preuve, de la transmission du connu, de l'apprentissage à l'imagination sont les pragmatiques du savoir. L'horizon du tout pour la performativité ne convient pas à la science. Le critère de performance ne doit être utilisé qu'au sein de micro consensus. Plus un coup est fort, plus il est aisé de lui refuser le consensus minimum justement parce qu'il change les règles du jeu sur lesquelles il y avait consensus. La terreur permet de se protéger de l'instabilité du système. La science n'a rien a voir avec un système stable : tout énoncé est à retenir si et seulement si il diffère de ce qui est déjà su, qu'il est argumentable et prouvable. Elle est un modèle de «système ouvert» dans lequel la pertinence de l'énoncé est qu'il donne naissance à des idées, c'est à dire à d'autres énoncés et à d'autres règles du jeu. Alors elle est un anti-modèle pour un système stable régulant toute la société. Continuons à lire le livre de D. Rouillard : il faut considérer ces contre utopies comme transitoires et elles sont entrées dans l'impasse de la contestation : la «relève» (Rem Koolhaas, Bernard Tschumi, Elia Zenghelis, Nigel Coates, Daniel Libeskin, Zaha Hadid, étudiants puis professeurs à l'architecture Association School de Londres-AAS) veut retourner à l'effort et à la construction plutôt que de perdurer dans le fun. On saisit vraiment la filiation entre la relève et les contre utopies quand Koolhaas voit son projet Exodus publié, mais surtout quand Tschumi remporte le concours pour le parc de La Villette : «une architecture peut être sciemment négative, elle peut être volontairement conçue pour être désagréable, inconfortable, pour ne pas fonctionner» Cela illustre bien la recherche par la paralogie. Le parc de La Villette a été conçu comme un terrain de jeu : la trame des folies n'est pas prescrite par une organisation fonctionnelle de la ville, elles sont rouges et ne s'intègrent au paysage que par contraste désagréables, leurs formes différant les unes aux autres mais identiques en proportions ne répondent ni à leur usage (souvent irrationnel) ni à leur environnement. De multiples interprétations peuvent être faites de ce projet 56. (ce qui l'éloigne du dénotatif explicite prescrit par Venturi pour un postmodernisme, mais ce projet n'en est pas moins postmoderne au sens de Lyotard.) Aussi on pourrait les considérer non pas comme des bâtiments, mais plutôt les carrefours d'une ville en négatif, des événements. Cette folie doit être le stimulus même du promeneur, l'évènement qui fera le parc : «C'est une lecture de combinaison, de superposition, de collision à mi-chemin entre la paranoïa et la schizophrénie.» Mais j'encourage le lecteur à lire le livre de Dominique Rouillard pour saisir la généalogie d'un tel projet. Ce qui m'intéresse ici, c'est de montrer à quel point les récits délégitimés que constituent les projets radicaux, ont fait école, non pas en tant que doctrine, mais en tant que procédures visant à porter des coups à la modernité : les dérivés construits ne sont pas des applications aveugles de doctrines prescriptives, mais le résultat d'un processus de dérivation de la réalité, par la mise en mémoire perpétuelle. Ce n'est pas le projet en lui-même qui peut nous éclairer sur la condition postmoderne mais bien la filiation comme processus allant de la mémoire au projet qui illustre les propos de Lyotard. 56 Par exemple ma thèse est que les Folies se sont immobilisées lors d'un hypothétique jeu Pour le travail final demandé dans le cadre du cours intitulé "Art et Architecture" par Martine Bouchier en à l'eapm, avec 3 camarades, nous avions proposé notre lecture des Folies par une video où l'on voyait les Folies jouer à un jeu dans un autre espace temps que le notre. Film peut être visionné sur le site 51/60
52 TROISIEME PARTIE Si le consensus est une forme désuète, la justice ne l'est pas. L'idée et la pratique de justice doit ne pas être liée à l'idée et la pratique du consensus. Si le consensus existe, il doit être local, obtenu de partenaires actuels au moment T et sujet à résiliation éventuelle au moment T+1: être limité dans l'espace et le temps. Le jeu à information complète ne l'est qu'à chaque moment T, le consensus ne peut avoir lieu qu'en connaissant l'état des savoirs à ce moment T, il ne peut perdurer après T+1, moment de l'ajout d'une donnée affectant l'énoncé. L'informatisation de la société devient à cette époque un instrument de contrôle et de régulation du système régi par le critère de performativité. La seule possibilité de ne pas verser dans la terreur c'est que le public ait librement accès aux mémoires et banques de données. La paralogie est, selon le dictionnaire, un raisonnement faux qui ne veut pas induire en erreur. La recherche par la paralogie consiste donc à rechercher en changeant les règles consensuellement établies par le système, sans vouloir créer de l'erreur, mais pour pouvoir rechercher de l'inconnu, tout en se conformant au désir de justice. Il s'agit de modifier par mini coups un système devenant de plus en plus ouvert. La réserve de connaissance étant inépuisable, les discussions ne pourront jamais s'équilibrer à minimax. Tout cela est possible avec le respect des désirs de justice et d'inconnu combinés. _Constant : Le Grand Jeu À Venir «L'aspect visuel des villes ne compte qu'en rapport avec les effets psychologiques qu'il pourra produire, et qui devront être calculés dans le total des fonctions à prévoir»: C'est l'esprit de performativité appliqué à l'aspect visuel d'une ville (input = aspect, output = effet psychologique ludique) : Constant appelle à la «dérivation» paralogique de la performativité. «L'exploration de la technique et son utilisation à des fins ludiques supérieures est une des tâches les plus urgentes pour favoriser la création d'un urbanisme unitaire, à l'échelle qu'exige la société future» Autant Constant critique l'urbanisme moderniste récupéré par un capitalisme froid, autant il appelle à considérer l'usage plutôt que la fonction, l'évènement plus que l'architectonique, il est encore dans une science-fiction qui croit tout pouvoir prescrire, et il envisage un «urbanisme unitaire.» Là où il y a un pas vers une condition postmoderne décrite par Lyotard (20 ans plus tard, certes) c'est quand «l'impuissance de l'imagination collective» est rendue responsable d'un urbanisme limité et arbitraire qu'ont eu à concevoir les architectes modernes : c'est dire que sociologues et architectes se seraient bornés à trop peu de contraintes pour dessiner leurs villes. L'incrédulité à l'égard des métarécits est ce qui rend impuissant une imagination collective archaïque, incompatible avec les loisirs, la mobilité et le l'expansion des technologies de communication. Ainsi, la technologie n'est plus le but d'une modernisation, mais constitue l'ensemble des moyens mis à disposition et à explorer pour inventer du ludique. Enfin, Constant explique que la dérive permet des «conclusions provisoire» n'est-ce pas là un aspect correspondant à l'analyse de Lyotard? Dérivation ~~ Paralogie Conclusions provisoires ~~ Déterminisme local 52/60
53 TROISIEME PARTIE _Pragmatique de P. Bouchain «Pour un chantier lieu d'expérimentation» «Le chantier est le lieu du questionnement et des avancées. Construire est indéniablement un acte positif. Et ce pour de nombreuses raisons. Entre autres, le chantier procure du travail à beaucoup de personnes, et il est l'endroit où chacun peut et veut faire preuve de ses capacités, dans un travail d'équipe. Le chantier a toujours été un haut lieu d'échanges, le besoin vital de l'abri qui s'exprimait dans les premières constructions s'étant enrichi du plaisir de l'architecture. Pour satisfaire ces aspirations humaines, il s'agit, aujourd'hui encore, de se mettre «en chantier», d'entreprendre pour un mieux-être des populations, même si les structures opérationnelles sont devenues plus complexes. «Bien sûr, les collectivités locales considèrent le passage à l'acte avec une certaine angoisse. Avant que la décision de construire ne soit prise, l'opération prévue est passée au crible : est-ce bien un projet d'intérêt général? son budget est-il financièrement supportable par la commune? est-il techniquement réalisable? etc. Ces phases d'étude assez ingrates sont suivies par le moment enthousiasmant du choix d'un maître d'œ uvre et d'une architecture. Et ce bâtiment sera unique - on ne produit jamais deux édifices identiques -, donc expérimental en soi. Il est une aventure, un temps de découvertes, et requiert des performances de la part de tous. Aussi convient-il de redonner au chantier ses lettres de noblesse. Comment peut-on mépriser le travail artisanal? Nous avons oublié que tout ce qui nous entoure, notre environnement, intérieur comme extérieur, a été réalisé manuellement - par des hommes. Et c'est justement sur le chantier que convergent tous les savoirs, ceux des ouvriers, des ingénieurs, des architectes, etc., une richesse infinie. Il est regrettable que tous ces accomplissements ne soient pas mis à profit. Le chantier devrait être un lieu de la formation. Venir observer l'évolution des travaux devrait être possible pour tous ceux qui s'y intéressent, et obligatoire pour ceux qui étudient - ou se consacrent à - la construction, les connaissances s'acquérant par expérimentation ou par mimétisme. Envisageons ce qui ne coûte rien : tout chantier public devrait être l'occasion de la transmission d'un savoir public. Les écoles - d'ingénierie, d'architecture, de techniques du bâtiment, etc. - devraient avoir libre accès au chantier dans le cadre d'un apprentissage in situ. «Il s'agit de rassembler et de faire communiquer entre elles, dans le temps réel du chantier, le plus de personnes ouvertes et compétentes, chacune dans son activité y compris celle d'usager et d'habitant. Notre société se dégrade par une surabondance de communication où rien d'essentiel n'est abordé, notamment la question de l'autre et de son unicité. Chacun pense que sa pensée vaut pour tous. Le chantier est le lieu idéal pour contrer cette tendance, partager les désirs, les connaissances et construire une vision pertinente de l'avenir, dans l'intérêt de tous.» Patrick Bouchain, propos recueillis par Annie Zimmermann, le 15 juillet 2004, Urbanisme, n 338, septembre-octobre 2004 Si je termine par les propos de Bouchain, c'est pour montrer à quel point on peut envisager l'architecture comme une recherche centrée sur la pratique, que la spéculation peut être remplacée par l'expérimentation. Que le dessin d'architecte n'est pas le meilleur terrain d'apprentissage de cette discipline. La condition postmoderne de l'architecte est plus que jamais celle d'un expérimenteur, conscient, à l'instar de Richard Rogers, que le travail de l'architecte doit s'affranchir de la mercatique, que construire la ville par bribes c'est participer à la durabilité du monde. L'architecture c'est vraiment la participation de nombreux domaines de compétences. La convergence de tous les savoirs est une force de production en soi. Partager les désirs, les connaissances et construire une vision pertinente de l'avenir, dans l'intérêt de tous : ce n'est pas un architecte démiurge urbathérapeute qui le dit. Cet architecte croit en l'aventure, doit faire en sorte que le chantier soit une aventure épique, non pas pour tous comme le voudrait un métarécit, mais pour les gens concernés au sein d'un petit-récit-consensus-local, performant une machine ouverte par l'économie de la récupération, par une organisation mettant en commun les compétences et savoir-faire de chacun : du scientifique au maçon, de l'usager au charpentier, de la maîtrise d'ouvrage à la maîtrise d'œ uvre. Considérant que les connaissances sont partagées sur le chantier, apprendre du chantier par l'observation ne coûterait rien aux étudiants en architecture. Les études d'architecture restent une formation initiale et de la pratique on apprend qu'en la pratiquant. La relève doit construire non plus des idéaux, mais des évenements à l'instar de Tschumi. La relève doit aller avec modestie dans l'action, en connaissance de causes sociales et politiques, mais avec une conscience de justice. «Le futur, c'est aujourd'hui» est une tournure plus que jamais vitale, mais il ne faudrait pas foncer dans le mur pour autant : des visionnaires qui se trompèrent jusqu'aux pop architectes aveugles, il y a peut être un juste milieu où le micro-consensus ne serait pas catastrophique. Construire c'est projeter un avenir indéterminé. Mais c'est un acte local né du partage et de la prise en compte d'un maximum de désirs complexes et contradictoires (pour reprendre les termes de Venturi alors que je doute que celui-ci soit allé jusqu'à mettre en œuvre 53/60 une démarche similaire à celle de Patrick Bouchain.)
54 CONCLUSIONS Richard Rogers, Extrait des «Reith Lectures» enregistrées pour la BBC en 1995 «Si la ville est un espace où la vie est souvent très précaire, elle est également le lieu où les possibilités de perfectionnement, d'intervention et de changement sont les plus grandes. La capacité qu'a l'humanité d'apprendre et de transmettre un savoir acquis au fil de plusieurs générations, pour prévenir et résoudre les problèmes, est sa plus grande richesse.» «Le problème ne tient [ ] pas à la technologie mais à son utilisation. Aujourd'hui, la technologie transforme et déséquilibre» «Le défi que nous devons relever aujourd'hui consiste à rompre avec un système qui considère que la technologie et l'argent sont les instruments du profit à court terme plutôt que des moyens mis au service de la justice sociale et de la protection de l'environnement.» In Richard Rogers, «œ uvre et projets», sous la dir. de Richard Burdett, coll. Documents d'architecture, Gallimard/Electa, Paris, 1996, ed. originale : Electa, Milan, /60
55 Epilogue Jean-François Lyotard conseille d'aborder la recherche en ne considérant pas le système comme stable (chaque chose a sa place et une place pour chaque chose), mais en considérant que chaque évènement est à la croisée d'une multitude de sphères langagières. Le foisonnement de connaissances est à considérer comme un jeu à informations complètes où chaque nouvel arrangement de données créé du sens, même si c'est avec paralogie, c'est la seule manière de contrer l'esprit de performativité généralisé. Plus qu'un descriptif de la postmodernité, c'est un livre qui met en lumière le basculement entre modernité et postmodernité. La modernité était le temps des consensus globaux : le consensus global n'est plus possible à mesure que la normativité des lois et la notion de progrès se révèlent contradictoires. La postmodernité est la période durant laquelle on ne raisonne que par pas à pas, par mini coups portés au système capitaliste ou modèle occidental de développement. J'ai tenté d'illustrer ses propos par de l'architecture, en considérant qu'elle est constituée (et constitutive) de savoirs. Les pragmatiques de la recherche et l'enseignement ont fortement évolué dans la postmodernité : les compétences qui en sont issues ont fortement influencé la pratique d'une profession qui ne connaît plus de doctrine. En architecture, la doctrine était un ensemble de normes qu'il fallait suivre. La normativité des lois a été remplacée par la performativité des procédures. De manière technocratique le parcours allant du programme à la construction est devenu essentiellement procédurier : les architectes en souffrent tant qu'ils n'inventent pas de procédures déjouant cette vision technocratique. Lyotard propose une sortie de crise du déterminisme en modifiant par mini coups l'ordre apparemment stable des choses. Si l'on suit Lyotard, la condition postmoderne ne doit pas être limitée à la seule recherche de la performativité : la postmodernité est le moment de la coexistence de pragmatiques très différentes : d'une part, elle nous fait subir un monde comptable où tout est prévu et d'autre part elle raffine nos esprits aux différences, en laissant de la place au doute. 55/60
56 L'architecture est, comme le dit la super star française Jean Nouvel dans un grand hebdomadaire télé de février 2006, divisée en deux démarches principales : l'architecture générique d'un côté et l'architecture spécifique de l'autre. Adoptons un moment ce schéma binaire : -La première démarche hériterait de l'application performante du rationalisme : c'est la démarche de l'homologie experte, ils se contentent d'appliquer les recettes qui ont fait leurs preuves en terme d'efficience donc de puissance. La légitimité est tirée du fruit de la performance immédiate. De cette manière si l'on continue d'être expert, on s'emploie à appliquer des solutions par homologie ayant fini par faire jurisprudence (consensus) Les copier-coller et glisser-déposer sont dans cette démarche le seul horizon performant. -l'autre démarche c'est plutôt un ensemble de démarche motivées par la contextualisation pour certains, par la dérivation ironique, par la participation, ou bien par l'expérimentation logicielle pour d'autres, cette démarche vise à ouvrir localement le système. Elle tire son épingle des jeux de langage "complexes et [parfois] contradictoires" si ce n'est par paralogie, par réarrangement inattendu de données, par dérivation du connu. Sans dénier le caractère de force de production de la performativité. L'architecture spécifique est une relève postmoderne qui repose sur le déterminisme local. Je pense que l'alternative "générique/spécifique" n'est pas si claire : la deuxième démarche peut elle-même ne pas être géographiquement et localement spécifique. Elle peut être temporairement et globalement spécifique. Une architecture spécifique peut être une trace du temps présent dans un non lieu. Une architecture spécifique peut naître d'une démarche nomade sans contexte. Le «Fuck context» de Rem Koolhaas ne peut être sorti de son contexte. Il accepte un monde globalisé dans lequel on pourrait tout se permettre. Les postmodernistes utilisaient les données locales, car techniquement, ils n'avaient pas les moyens d'accéder aux contraintes globales. La deuxième démarche n'est pas exclusivement celle qui vise à construire des immeubles savamment insérés dans un contexte local, d'autres se permettent de porter des coups au folklore en parachutant des objets déconnectés d'une apparente réalité. Les expériences sont infinies. Postmoderne n'est pas un style, c'est une condition d'existence. 56/60
57 _participation. Les participationnistes de l'après 68, ont motivé une nouvelle approche de la prescription architecturale. Aujourd'hui, la participation des usagers devrait se limiter au programme pour certains (à cause du traumatisme des Halles pour la superstar par exemple), pour d'autres elle doit aller jusqu'au chantier par l'association des compétences (Patrick Bouchain) alors que Hassan Fathy avec construire avec le peuple nous livrait en 1970 un exemple très humble de retour aux traditions face à une société moderne et inégalitaire. C'est en tout cas la condition du consensus local. _narration. La pragmatique narrative est celle des architectes de la postmodernité : «raconter des histoires» est ce que l'on demande a un savant. Les radicaux italiens ont raconté le présent avec une ironie critique (les Situationnistes, Superstudio, Archizoom, Hans Hollein, Rem Koolhaas), les postmodernistes ont raconté le récit de l'extension urbaine (Venturi), certains on su la dériver (SITE.) L'architecture a pris sa place dans une société informatisée en tant que moyen de communication. _technologie. La technique étant devenue une fin, le défi est de la considérer comme moyen à mettre en œuvre au profit de l'incommensurable : justice sociale et environnementale à échelle locale puis globale. Pour cela, un nouveau discours légitimant a fait son apparition : le développement durable. C'est une nouvelle technologie car c'est un outil politique, économique, social, environnemental, c'est un outil attaquant l'économie à court terme. Pour qu'une autre manière de compter son argent puisse apparaître, une modification de l'esprit individualiste est impératif pour que cela fonctionne. Comment faire étant donné que «c'est le client qui décide»? _experimentation. Le processus est long, mais n'attendons pas pour participer à cette expérience, dans la postmodernité, rien ne nous en empêche : en continuant à modifier le système ouvert, localement. Ce qui est évident c'est que certains comme Richard Rogers voient en cette perspective l'occasion de remettre les idéaux modernes de justice sociale en ligne de mire du progrès. La postmodernité serait-elle une période permettant l'approche d'une nouvelle modernité? Où tout simplement est-ce un nouveau jeu de langage dans lequel on fixe perpétuellement des règles temporaires assujetties à n'importe quelles fluctuations? 57/60
58 CONCLUSION Nous avons suivi l'expertise d'un philosophe sur le statut du savoir dans une culture dite postmoderne. L'analyse de la pragmatique de la recherche et de celle de l'enseignement est la préoccupation principale du livre de Jean-François Lyotard. Je ne me suis pas engagé dans une lecture de toute son œuvre, néanmoins je sais qu'il attaqua souvent les théories littéraires de ses contemporains et qu'il encourageait le langage expérimental comme quête illimitée de la vérité. Je n'ai pas voulu approcher de près ses pensées ultérieures à propos de l'architecture : il a rencontré des architectes, lors notamment de la préparation de l'exposition en 1984 les Immatériaux, au Centre Pompidou à Paris. Mais en 1979, il semblerait qu'il ignorait tout du débat sur le postmodernisme architectural, et bien sûr il n'avait pas connaissance du livre le langage de l'architecture postmoderne de Jencks paru lui aussi en En 1979, c'était un «écrit de circonstances». L'hypothèse déterminant l'approche du sujet a été ici de considérer le texte de Lyotard comme un ensemble de savoirs acquis. J'ai entrepris une expérimentation, ou tout du moins j'ai mis en place une procédure de lecture de l'histoire de l'architecture postmoderne 57 : ce travail offrirait peut-être matière à une thèse. Mais avant d'en arriver là, il est bien temps de commencer par plancher sur la pratique : elle aussi sera essentiellement expérimentale. 57 Se heurter à un jeu à informations complètes rend difficile la tâche à laquelle je me suis employé : les propos de Lyotard pourraient être commentés par bien d'autres arrangements de données. 58/60
59 ANNEXES BIBLIOGRAPHIE Corpus LYOTARD JEAN-FRANÇOIS, La condition postmoderne, Les éditions de Minuit, Paris, 1979 Histoire de l'architecture. CHOAY FRANÇOISE, L'urbanisme, utopies et réalité, «une anthologie», ed. du Seuil, Paris, JENCKS CHARLES, Le langage de l'architecture post-moderne, traduction française paru chez Academy editions, Londres, 1979 GUIHEUX ALAIN, Kisho Kurokawa, «le métabolisme , collection Jalons, Centre George Pompidou, Paris, 1997 ROUILLARD DOMINIQUE, Superarchitecture, «Le futur de l'architecture », éditions de la villette, Paris, Théories d'architectes. CONSTANT «Le grand jeu à venir», in Potlatch. Informations intérieures de l'internationale situationniste, n 30, 15 juillet 1959, p JACOBS JANE Déclin et survie des grandes villes américaines, Mardaga, Paris, édition originale: The Death and Life of Great American Cities, Random House, FRIEDMAN YONA, AUJAME ROBERT, «The future (Mobile Architecture)», in Architectural Design, Aout 1960 HOLLEIN HANS, «Alles ist Architektur» , Bau, n os 1-2, Alles ist Architektur, 1968, p /60
60 ANNEXES ROSSI ALDO, L'architecture de la ville, Infolio éditions, paris, 2001, édition originale : l'architectura della citta, Marsilio Editori, Padova, Chapitre III «La nature des faits urbains» VENTURI ROBERT, «A Justification for a Pop Architecture», in Arts and Architecture, avril 1965 De l'ambiguïté en architecture, Dunod, paris, 1984, édition originale : Complexity and contradiction, The Museum of Modern Art, NY, 1966 VENTURI ROBERT, SCOTT BROWN DENISE, IZENOUR STEVEN, «A significance for A&P Parking Lots, or Learning from Las Vegas» in Architectural Forum, mars 1968 L Enseignement de Las Vegas, ou le symbolisme oublié de la forme architecturale, Première publication de Learning from Las Vegas: 1972, Deuxième publication agrémentée de la deuxième partie : Troisième édition, Pierre Madraga éditeur, Liège, 2000 KOOLHAAS REM, New York Délire, parenthèses, Marseille, 2002 ed.originale Delirious New York, New York, 1978 ROGERS RICHARD, «La culture des villes» in «Richard Rogers, «œ uvre et projets», sous la dir. de Richard Burdett, coll. Documents d'architecture, Gallimard/Electa, Paris, 1996, ed. originale : Electa, Milan, BOUCHAIN PATRICK, «Pour un chantier lieu d'expérimentation» in revue Urbanisme, n 338, septembre-octobre 2004, Propos recueillis par Annie Zimmermann, le 15 juillet Les années pop, Editions du Centre Pompidou, Paris, 2001 Sous la direction de Mark Francis Autres DEBORD GUY, La société du spectacle, Buchet-Chastel, Paris, 1967 HARDT MICHAEL & NEGRI ANTONIO, Empire, Exils, Paris, 2000 (ed. originale : Harvard university press, 2000) CUSSET FRANÇOIS, French Theory, la Découverte, Paris, /60
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