Questions D'image - Apprendre Ou Comprendre ? | Le Devoir

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Chronique Questions d'image - Apprendre ou comprendre ?

Mon ami Bruno est chef d'entreprise. Intelligent, vif et tenace, il a su au fil des ans développer sa PME dans un secteur fortement ébranlé par les récentes révolutions technologiques et les nouveaux médias. Nous nous connaissons, comme on dit, depuis toujours. Alors, comme deux vieux amis, nous aimons à l'occasion discuter, autour d'un verre, des aléas de la vie et de nos professions respectives.

Jean-Jacques Stréliski Publié le 3 oct. 2011 Chronique Pourquoi faire confiance au Devoir ?

Il commente l'âge moyen de ses collaborateurs et employés tout en observant leur comportement au travail. Des gens très jeunes, des «Y» pour la plupart. Plus admiratif que perplexe devant leurs nouvelles pratiques de management et d'apprentissage, il me lance: «Tu sais, aujourd'hui, les jeunes ne veulent plus apprendre, ils veulent comprendre.» Cette phrase résonne à mes tempes de prof comme un coup de gong sur un ring de boxe après un uppercut fatal. Je suis K.-O!. Complètement sonné. Étayant son argument, il me précise que la fréquentation assidue de sites Internet bien faits et solidement documentés leur suffit à «maîtriser» un environnement pédagogique nécessaire à la pratique de leur profession. Wikipédia et autres sites d'universités en ligne du style TED pouvant suffire à leur fournir tout le savoir voulu pour «comprendre» le sens de leur action. Je demeure perplexe. J'ai besoin de marcher, de respirer au grand air. À mon tour de trouver du sens dans ce que vient de me dire mon ami. Et s'il avait raison? Et si l'observation ou la compréhension des phénomènes qui nous environnent constituait l'essentiel du savoir de demain? Après tout, le savoir suprême n'est que la somme et la synthèse critique de toutes les observations, de toutes les compréhensions. Et moi aussi, comme lui, je constate bien souvent que mes propres étudiants recherchent davantage de la matière à appliquer que de la matière à enrichir leur connaissance plus globale. Je pense à cet autre autre ami, professeur agrégé. N'enseigne-t-il pas que «le paysan breton au XIVe siècle», sans aucun doute serf de son état, disposait déjà en son temps de milliers d'informations nécessaires à l'exploitation de son lopin de terre? Il observait à satiété la nature, la composition de chacune de ses mottes d'humus, l'exposition au soleil, l'inclinaison propice à l'irrigation de chaque veine de sa terre, l'identification de chaque espèce d'herbe complice ou ennemie de ses semences, de chaque ami ou adversaire vivant, insectes, invertébrés ou non. Et que cette seule connaissance lui suffisait à nourrir sa famille après avoir donné une grande partie de l'usufruit de sa récolte à son seigneur et maître. Et sans doute, en son temps, a-t-il aussi pris le temps de transmettre ces informations à ses propres enfants. Pourtant, on imagine mal un virtuose de la chirurgie assistée par vidéo et ordinateur opérer un patient sans une connaissance approfondie de la médecine, ou encore un pilote d'avion de ligne se lancer dans les airs aux commandes d'un aéronef plein de passagers, au sortir de son simulateur de vol, sans une connaissance globale et achevée de tous les phénomènes aéronautiques, de leurs environnements météos, géographiques et techniques ou encore psychologiques et humains. Un constat s'impose: l'accès au savoir n'a jamais été aussi facile. La révolution virtuelle bouleverse désormais l'univers de la connaissance et de sa transmission, autorisant une diffusion par fragment qui peut s'avérer inopérante, voire dangereuse, dans moult situations. Le philosophe Martin Heidegger, en son temps, s'inquiétait déjà: «La multitude des disciplines ainsi émiettées ne doit plus sa cohérence qu'à l'organisation technique d'Universités et de Facultés... L'enrichissement des Sciences (Savoir) dans leur fondement essentiel est bel et bien mort...» Que dois-je à mon tour comprendre et intégrer à mon enseignement? Une question qui taraude sans doute nombre de mes collègues. Une chose cependant me rassure. Si ces jeunes développent une inclination forte, voire une obsession, pour la compréhension des phénomènes qui les environnent, ils sont véritablement sur un chemin très propice à l'apprentissage, qu'ils le veuillent ou non. *** Jean-Jacques Stréliski est professeur associé à HEC Montréal, spécialiste en stratégie de l'image.

Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.

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