Apprendre Vite Une Langue étrangère, Un Exemple Avec L'hébreu
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Les gens que je rencontre sont parfois étonnés au premier abord par mon niveau d’hébreu. Où est-ce que je l’ai appris ? Depuis combien de temps ? Quand je réponds à ces questions on me regarde d’un air sceptique. De mon point de vue, c’est aussi assez étrange car je suis loin d’en avoir fini avec mon apprentissage, je fais beaucoup de fautes et je butte sur beaucoup de mots, mais oui, je peux lire les journaux et la littérature sans trop de soucis, je peux suivre la radio, un peu moins bien la télé et je peux avoir des conversations sur toutes sortes de sujets. J’ai commencé à apprendre l’hébreu il y a moins de quatre ans. Je pense devoir mes progrès en partie à un travail régulier et obsessionnel, mais cette réponse semble souvent insuffisante, alors maintenant je vais en dire un peu plus sur ma méthode. Tout a commencé par un objectif raisonnable.
Un objectif raisonnable : devenir bilingue en six moisEn commençant à apprendre l’hébreu, j’ai assez vite eu l’objectif de devenir bilingue en six mois. Six mois, c’est le temps que l’on recommande aux nouveaux migrants en Israël pour se consacrer à l’apprentissage de l’hébreu. Je me suis dit qu’en six mois je devrais avoir un niveau me permettant de travailler en hébreu. Ça n’a pas marché bien sûr, et au bout de presque quatre ans, je ne suis toujours pas bilingue. Cependant, devenir bilingue reste mon objectif !
On me dit souvent que ce n’est pas possible, que je ne serai jamais bilingue, que je suis trop vieux, que je ne suis pas assez en immersion. Non seulement je ne vis pas en Israël mais en plus je n’y suis jamais allé ! Je sais, je sais que je ne serai jamais bilingue. Ce n’est pas un problème. Devenir bilingue est un objectif qui me motive. C’est ça qui me donne la force et m’encourage à avancer aussi vite que possible dans l’apprentissage de la langue.
Je dois avancer vite aussi parce que je compte faire des tas d’autres choses (apprendre l’arabe, le russe, devenir un grand clarinettiste…). Bref, il y a cette idée de pression qui me fait travailler presque tous les jours plus d’une demi-heure. Je n’ai pas les mêmes objectifs dans d’autres langues, j’apprends le yiddish et l’allemand en dilettante, pour pouvoir me débrouiller un peu, mais l’hébreu moderne, je veux le parler parfaitement parfaitement.
Fausse immersionLe secret pour bien apprendre les langues, c’est d’être en immersion. Il n’y a rien de mieux. Alors comment faire quand on n’est pas en immersion ? Qu’on ne peut pas être en immersion ? Et bien on peut tenter la fausse immersion. J’écoute par exemple la radio israélienne à longueur de journée. Cela imprime la « musique » de la langue dans la tête. Je suis la presse israélienne en hébreu. J’ai commencé par des choses simples dédiées aux apprenants comme Hadshon ou Jerusalem post Ivrit avant de m’attaquer à la presse normale. Je cherche des séries, des films, si possible sans sous-titres ou avec des sous-titres en hébreu. Le web est votre ami, il y a des ressources partout.
J’ai pu mettre mes environnements informatiques ou téléphoniques en hébreu. On peut se retrouver à faire des choses habituelles plus lentement. Le temps perdu ici permet d’apprendre plus vite la langue.
Et bien sûr, pour une bonne fausse immersion, il faut travailler les occasions de s’exprimer.
ExpressionJe communique dès que je peux en hébreu. J’ai vite cherché à écrire, j’ai trouvé çà et là des Israéliens acceptant de se prêter au jeu sur les sites de correspondance. J’écrivais un journal aussi, c’est un bon exercice.
Je parle dès que je peux. Avec des Israéliens comme avec des non-Israéliens. On peut être rebuté à l’idée de parler avec un non-natif, mais en fait l’exercice reste excellent pour trouver son vocabulaire, se faire comprendre et comprendre l’autre. S’il y a des erreurs il sera toujours temps de les corriger plus tard.
Votre pire ennemi sera votre langue natale et l’anglais. En général, la communication prime sur l’apprentissage et on préfère utiliser le mode d’expression le plus rapide. On est vite tenté de basculer sur le français ou l’anglais pour parler même avec un niveau d’expression suffisant en hébreu. Il faut un peu de discipline, accepter de ne pas arriver à tout dire tout de suite pour pouvoir tout dire plus vite.
On peut avoir peur d’être mal compris, on peut avoir du mal à exprimer une idée complexe. Pour moi tant pis, on comprendra plus tard ou on cherchera à exprimer une idée complexe plus tard. Quand je bute sur un sujet dans une conversation, je vérifie après coup dans les dictionnaires ou sur le web comment j’aurais pu le dire.
Il ne faut pas avoir honte de mal s’exprimer. On apprend à bien s’exprimer en s’exprimant mal. Nous avons appris notre langue maternelle comme ça.
Il faut aimer la langue et la cultureUne langue et une merveilleuse manière de découvrir une culture et une culture est une merveilleuse manière de découvrir une langue. Les deux se parlent beaucoup. En apprenant l’hébreu, j’avais envie de découvrir aussi les œuvres qui ne sortaient pas du pays, mais qui participent aussi à la construction de l’identité du pays. C’est un autre moteur pour avancer vite.
Comme j’aime la littérature, je me suis jeté dans la littérature en langue originale très vite. Au bout d’un an je lisais les livres en m’aidant des traductions, au bout de deux ans je lisais uniquement en langue originale. Je ne comprends pas tout, ce n’est pas grave, je comprends le sens général. Chaque auteur à un style particulier et un lexique personnel qui revient beaucoup. C’est ce lexique que l’on travaille particulièrement à la lecture d’une œuvre. C’est pour cela qu’il est aussi important de changer régulièrement d’auteurs et de ne pas lire tout le temps les mêmes : on augmente petit à petit son lexique.
Certains auteurs ou autrices peuvent être dur·e·s à lire, aussi, après un ouvrage particulièrement ardu je lis souvent quelque chose de plus léger ou de la littérature pour la jeunesse. Ça me donne l’impression d’être super fort, voire peut-être déjà presque bilingue.
Une bonne méthode et des coursJ’ai commencé seul, j’ai essayé plusieurs méthodes avant de me concentrer sur une. Prenez une méthode qui vous plaît avec des enregistrements. Durant les deux premières années d’apprentissage, je me passais en boucle les enregistrements des méthodes. Un travail régulier donne des bases solides grâce auxquelles on profite mieux des cours que l’on peut prendre par la suite.
Pour les cours, comme je travaille à côté de l’INALCO, y aller me sembla naturel. Les cours à l’INALCO m’ont permis de décoller sur l’usage de la langue. D’abord les profs de l’INALCO sont géniaux, ensuite, avoir des profs qui répondent tout de suite lorsque l’on pose une question permet d’avancer à une vitesse folle.
Notez que les cours à l’INALCO sont d’une grande qualité, mais c’est un département d’études juives, et même si l’hébreu y a une part importante, il peut être biblique aussi et partage l’espace avec l’araméen, la plupart des grands judéo-dialectes, et des cours de civilisations ou littératures qui sont donnés en français. Tout est très bien, mais j’ai dû me concentrer sur quelques UE quand j’ai le temps et je privilégie celles où l’on parle hébreu.
Face à une pente, accélérerUne nouvelle langue peut comporter des difficultés particulières pour un locuteur d’une autre langue. En hébreu, les deux soucis pour les francophones sont les sons « r », il faut différencier une forme sourde (comme le « ch » du « machen » allemand) d’une forme voisée, chose qu’on ne fait pas en français. Pour un francophone, c’est dur à entendre, c’est dur à prononcer, notamment lors d’enchaînement des deux sons. Il faut s’entraîner particulièrement sur ces difficultés. Si dans la rue vous avez croisé un fou qui marmonnait en continue achar kach ou habachur bocher brecha shchora, eh bien c’était moi.
L’autre difficulté pour les francophones est que, dans certains cas, l’accent tonique est sur l’avant dernière syllabe plutôt que sur la dernière. Même punition que pour le son « r », il faut travailler plus en insistant sur l’accent tonique.
Il existe un excellent site de livres audios, iCast. Ce n’est pas très cher, le catalogue est fourni et les lecteurs et lectrices sont excellents. Avec ça et le livre original on peut faire un exercice intéressant : écouter un passage activement, en faisant attention aux difficultés que l’on a avec la langue (son « r », accent tonique) et on peut essayer de relire en imitant le ou la lectrice. On peut s’enregistrer et réécouter pour repérer ses faiblesses.
J’ai aussi beaucoup travaillé ma prononciation en chantant. Chanter est une manière très agréable de se confronter aux choses dures à dire en essayant différentes prononciations de la langue (resh uvulaire ou alvéolaire, het pharyngale ou uvulaire…). À leurs débuts, les différentes idéologies sionistes mirent la littérature et le chant aux premiers rangs de la construction de l’identité israélienne. On trouve donc beaucoup de matière, il y en a pour tous les goûts. Bien sûr, il faut commencer par écouter le grand Arik Einstein.
Quelques pièges à éviterJe me suis fait avoir par deux ou trois choses. La première, c’est d’avoir voulu apprendre une forme « correcte » de la langue, selon l’Académie hébraïque ou selon les hébraïsants snobs. Par exemple, j’ai cherché à différencier forcément le son Het du son Khaf, qui est prononcé de la même manière par une majorité d’Israéliens. C’est une petite coquetterie qui me fit perdre pas mal de temps pour pas grand chose, quand je parle sans réfléchir je fais le même son pour les deux lettres… Je me suis focalisé au début sur les vieilles chansons et les nouvelles à la radio pour avoir la « bonne prononciation » en opposition avec la langue qui est effectivement parlée en Israël. Il n’y a pas vraiment de « bonne » prononciation d’une langue ni de « bon usage », il y a plusieurs manières de faire et c’est avec l’usage et l’écoute que l’on apprend à les différencier. Il est toujours temps de choisir alors ce qui plaît le plus ou ce qui est le plus adapté au contexte. On ne s’exprime pas de la même manière pour un exercice dans un cours (שלום כבוד המורה), chez soi avec ses copains (אהלן, מה העניינים) ou face à la police aux frontières (אל תירו בי, אל תירו בי, לא עשיתי כלום).
La course à la « langue correcte unique », à la « bonne manière » de dire les choses est assez illusoire. Sans doute plus que de vouloir devenir bilingue en six mois.
Faites attention aux profs aussi. Méfiez-vous, ils sont forts mais ils donnent aussi tout un tas de règles qui se prennent les pieds dans la langue. Et pas que dans la langue de la rue, il y a des contre-exemples à de nombreuses règles dans la littérature chic. Comme en français. Et quand je dis ça je pense aussi aux profs détendus de la grammaire qui insistent par exemple pour que l’on mette les pronoms personnels au présent. Dans la littérature ou la langue parlée on se permet de les faire sauter quand le contexte est évident. Une langue qui n’est pas en adéquation avec sa grammaire est un phénomène courant. Cela ne devrait pas être surprenant pour les francophones qui vivent très bien avec ce type de paradoxes.
Parfois les profs ne veulent pas vous apprendre quelque chose tout de suite pour ne pas vous embrouiller. Dans ce cas il faut faire confiance au prof, ou l’apprendre par soi-même si on a très envie de le savoir tout de suite. La PLS n’est pas nécessaire dans ce cas.
Une dernière chose amusante : j’ai failli ne pas faire d’hébreu parce que le système d’écriture me faisait peur. J’ai eu le même réflexe pour le japonais ou le chinois. Maintenant je me dis que c’est bête. Si plusieurs millions de personnes arrivent à utiliser un système d’écriture, je peux y arriver aussi. Il faut juste y mettre le temps. Six mois, ça devrait être suffisant pour tout non ? De fait, la logique de l’écriture et de la lecture de l’hébreu fut une des choses les plus simple à apprendre dans la langue, même sans voyelles.
Voilà, vous savez tout. Si vous trouvez toujours ça bizarre, eh bien je ne sais pas quoi vous dire de plus ! Ha si, apprendre une langue qui a peu de locuteurs peut paraître une perte de temps à côté d’une langue plus utile, comme par exemple l’anglais. Eh bien j’ai beaucoup progressé en anglais en apprenant l’hébreu, notamment par comparaison et par entraînement de l’oreille. Je place mieux les accents toniques par exemple. Apprendre une nouvelle langue ne se fait pas forcément au détriment d’une autre et peut même renforcer les précédentes ! Il faut juste les pratiquer toutes régulièrement.
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