Art Gréco-bouddhique - Wikipédia

Aux confins du monde grec et du monde indien

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Monnaie d'argent à l'effigie du souverain gréco-bactrien Démétrios Ier (200-180 av. J.-C.), portant une coiffe en forme de tête d'éléphant, symbole de ses conquêtes en Inde. Au revers, Héraklès portant la peau du Lion de Némée et sa massue. La légende du revers dit « ΒΑΣΙΛΕΩΣ ΔΗΜΗΤΡΙΟΥ » – BASILÉŌS DĒMĒTRÍOU, que l'on peut traduire par « du roi Démétrios ».

Cette forme d'art hybride, syncrétique, apparaît après que les derniers souverains indo-grecs, héritiers des conquêtes d'Alexandre le Grand, sont entrés en contact avec des bouddhistes indiens, en particulier sous Démétrios Ier (200-180 av. J.-C.) et Ménandre Ier (160-135 av. J.-C.), appelé Milinda en sanskrit. Ces dynastes se réclament de l'héritage grec porté par les armées d'Alexandre le Grand dans la région au IVe siècle av. J.-C., puis par les Séleucides jusque dans les années 250 av. J.-C., avant le morcellement de la partie la plus orientale du royaume séleucide. Les monnaies de ces souverains transmettent dès le IIe siècle av. J.-C. la jonction des héritages grecs et indiens, avec notamment l'insistance sur la figure de l'éléphant comme symbole de la conquête de l'Inde. Ces royaumes grecs orientaux fonctionnent sur le modèle de la cité grecque, à l'instar de la ville d'Aï Khanoum en Afghanistan actuelle, comportant les traits classiques de la ville grecque : sanctuaires, remparts et habitations d'architecture grecque, diffusion de la littérature grecque, monnayages grecs. La pénétration des éléments grecs en Inde se fait notamment au IIIe siècle av. J.-C., comme en témoigne le développement de la ville de Pataliputra, centre d'un rayonnement culturel dans tout le nord-ouest indien à partir de la montée en puissance des dynastes gréco-bactriens. Dans leur sillage, plusieurs villes sont fondées sur le modèle grec : Sirkap, par exemple, au Pakistan actuel, a livré de nombreux vestiges architecturaux relevant d'un style grec, ainsi qu'une production originale de palettes en pierre présentant des scènes typiques du baroque hellénistique telles des Néréides chevauchant des Kétos.

Palettes à fard : osmoses

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Entre le IIe siècle avant notre ère et la fin du Ier siècle de notre ère ou même le début du IIe siècle l'usage de « palettes à fard » se répand puis disparaît. Ces objets du quotidien des familles d'origine grecque plus ou moins lointaine sont le signe d'une osmose entre le style grec des classes moyennes et les milieux culturels du Gandhara en transformation constante, car les populations sont toujours mobiles, mais dans ces régions et à cette époque tout particulièrement. S'y manifestent clairement les liens entre l'Asie centrale hellénisée et le Gandhara, qui se place sur le grand axe marchand entre l'Inde et les steppes.

Henri-Paul Francfort propose de distinguer trois ensembles[3]:

1 : Dans cet ensemble, peut-être le premier dans l'ordre chronologique, où la culture grecque est la plus reconnaissable tant par le style que par les thèmes, on peut reconnaître des compositions mythologiques comme ce couple entre des arbres qui évoque Apollon et Daphné et celui où la femme est en position dominante : certainement Héraclès et Omphale[4]. Les palettes sont en pierre beige, grise ou olive, réalisées au tour et comportent deux registres plus ou moins nets. Le style évoque l'art grec et hellénistique et son influence à Rome[5].

  • Palettes style indo-grec, dès le IIe siècle avant notre ère.
  •   Scène dionysiaque dite « noces de Dionysos et d’Ariane ». Fin du IIe siècle (?[6]). Indian National Museum, New Dehli
  •   Apollon et Daphné. Schiste, D. 10,6 cm, H. 0,4 cm. MET
  •   Aphrodite, Indo grec. Ancient Orient Museum, Tokyo
  •   Neptune. Indo grec. Ancient Orient Museum, Tokyo
  •   Néréide sur un cheval marin. Berlin

2 : Le deuxième ensemble, dès le IIe siècle avant notre ère, influencé par l’art parthe, est dit « indo-parthe ». Les décors montrent une scène de sacrifice (rappelant l’art de Doura et de Palmyre), des griffons à réminiscences achéménides ; les objets sont en pierre noirâtre, ils ne sont pas souvent tournés et comptent deux registres, l’inférieur étant incisé d’une palmette stylisée. Lorsque la néréide monte en amazone, représentée de face, et que son voile se gonfle sous le souffle de la brise marine, peut-être faut-il évoquer l’art romain (Ara Pacis Augustae à Rome qui date d’entre 13 et 9 av. J.-C) plutôt que l'art hellénistique[5].

  • Ce groupe, influencé par l’art parthe (mal défini), est dit « indo-parthe »
  •   Néréide et Céto. Sirkap, Taxila, Gandhara. Musée Guimet
  •   Personnage nu et Céto. Schiste, 10,7 cm. British Museum
  •   Scène de toilette. Asian Art Museum, Berlin
  •   Néréide sur un monstre marin. Chloritoschiste gris, 12.1 cm. Art Institute of Chicago
  •   Personnage à chlamyde sur un cheval marin. Stéatite, D. 13 cm. British Museum

3 : Le troisième ensemble est qualifié de « Saka » ou « indo-scythe ». Les palettes, jamais tournées, sont taillées dans un schiste, entre verdâtre et grisâtre. Elles sont compartimentées et fréquemment ornées d’un fond de feuilles de lotus dans la partie basse, y compris au dos. Les scènes de boisson mettent en scène des couples vus en buste. Les monstres marins, parfois montés, y sont fréquents, et ils méritent d’être désignés comme des makara plutôt que des ketè, tant ils sont indianisés plus qu’hellénisés ici[5].

  • Ce groupe est qualifié de « Saka » ou « indo-scythe »
  •   Noble et deux femmes. 15.6 cm. Ier siècle EC. MET
  •   Indo Parthe. Ancient Orient Museum, Tokyo
  •   Indo Parthe. Ancient Orient Museum, Tokyo
  •   Cheval ou monstre marin. D. 12.4 cm. MET
  •   Souverain et sa cour (?). Asian Art Museum, Berlin
  •   Palette à décor compartimenté et lotus. Musée Guimet

Par ailleurs :

À Hadda, ce sont des représentations de dieux grecs tels Atlas qui sont produites, aux côtés de divinités du vent qui furent des modèles reproduits jusqu'au Japon. De nombreuses scènes dionysiaques de style néoclassique attique sont connues pour ce site archéologique qui livra par ailleurs de nombreuses œuvres d'art gréco-bouddhique. Certaines par exemple montrent des banqueteurs jouant de la musique ou buvant du vin dans des amphores.

Le centre de développement de l'art gréco-bouddhique, qui se formule comme la synthèse d'emprunts à des cultures diverses correspond d'abord au bassin du Gandhara et à plusieurs régions voisines. Des groupes de culture différente s'y rencontraient sur les routes commerciales, les « routes de la soie ». Sous Aśoka Maurya, empereur indien ayant vécu au IIIe siècle av. J.-C., le bouddhisme s'était implanté au Gandhāra ainsi que dans les régions limitrophes. Il avait fait de ces régions une seconde Terre sainte, en y localisant des vies antérieures (jātaka) du Bouddha. L'art gréco-bouddhique apparaît dans un contexte de morcellement entre des royaumes qui participent d’un même ensemble indo-iranien, sous l’influence de l’Asie centrale, mais portant encore en eux les profonds héritages grecs laissés par le passage des armées d'Alexandre et par les États qui naquirent à leur suite.

Coexistences religieuses et culturelles

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Il semblerait que l'art gréco-bouddhique ait pour origine le maintien, après l'effondrement des dernières dynasties hellénistiques, de certains groupes de culture et de langue grecques. De nombreuses communautés monastiques bouddhiques s'étaient depuis lors installées dans cette région, en l'absence de religion dominante associée à un pouvoir politique fort. Cette absence de religion dominante s'explique surtout par la grande tolérance religieuse de l'Empire Perse puis par le faible nombre de Grecs dans les régions nouvellement conquises. Installées à flanc de montagne, ces communautés cohabitent et donnent progressivement naissance à un répertoire pictural et iconographique commun, un « art gréco-bouddhique » ayant pour principal moteur la volonté des commanditaires, souvent des bouddhistes laïques, commerçants à cheval sur les deux mondes, vivant des contacts permis par la route de la Soie. Selon certains chercheurs, plusieurs sculpteurs hellénistiques fréquentèrent des centres de création d'art bouddhique, tels Sanchi et Bharhut[7]. L'utilisation de la palmette hellénistique ou du motif de chèvrefeuille seraient une des traces de ces contacts[8]. Tournés vers l'Inde, l'Iran, les steppes, l'Asie centrale orientale et la Chine, nourris par les représentations humaines de l'art grec, ils furent à l'origine du foyer initial de l'art gréco-bouddhique du Gandhara, là où furent réalisées les premières représentations humaines de Bouddha[9].

Histoire de la notion

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Une tradition iconographique continue.Gauche : divinité non identifiée sur une monnaie d'Agathoclès de Bactriane (190-180 av. J.-C.), avec himation, couronne ou haute tiare ronde grecque (polos) comme en porte Hécate, bras en partie repliés, et contrapposto des figures classiques[10].Milieu : la première représentation confirmée du Bouddha, sur le reliquaire de Bimaran (en) (env. 50 apr. J.-C.)[11].Droite : une statue du Buddha, Musée de Lahore (en) (IIe – IIIe siècle)[12].

L'art du Gandhara servit pendant longtemps à désigner l'ensemble des arts gréco-bouddhiques[13] qui ont pris des formes spécifiques sur une large partie de l'empire Kouchan et bien au-delà, sur les routes commerciales dites Routes de la soie. Le concept d'art gréco-bouddhique est aujourd'hui distingué de l'art indo-grec (qui ne relaie pas de représentations liées au bouddhisme).

Le concept d'art indo-grec est calqué sur le concept d'art gréco-bouddhique pour élargir les thématiques vers ses formes non-bouddhiques et pour pouvoir prendre en compte d'autres interférences dans cet espace qui va de l'ancienne Inde du nord à l'Afghanistan ancien jusqu'à la Bactriane. Un espace qui était aussi ouvert aux cultures iraniennes et à celles provenant d'Asie-centrale et du monde des steppes. Une petite guerre sémantique a vu s'affronter les deux concepts : celui d'art gréco-bouddhique et celui d' « art romano-bouddhique ». Au début du XXIe siècle émerge, de ces débats, la notion d'« Orient hellénisé »[14], notion définie notamment par Daniel Schlumberger dès 1968[15]. En 2014, la publication de l'ouvrage Art et civilisations de l'Orient hellénisé permet de moduler le concept d'acculturation et de signaler les diverses formes de résistance à (ou de fusion avec) l'hellénisme.

Une autre polémique concerne la nomination d'art "gréco-bouddhique", certains spécialistes suggèrent la nomination d'art gréco-romano-bouddhique voire romano-bouddhique. Cependant, les influences romaines sont beaucoup plus faibles et récentes que les influences grecques mais on note tout de même des éléments romains comme le détail des toges dans les sculptures. La nomination d'art gréco-bouddhique a par la suite été acceptée par la communauté scientifique[1].

Il y a eu plusieurs polémiques et débats liés à la nomination de cet art. Alfred Foucher l'avait nommé « art du Gandhara », en référence à la région originelle de celui-ci. Cette dénomination, d'abord contestée par ses collègues, a été rapidement acceptée.

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