Entre Orient Et Occident, L'architecture Religieuse Médiévale Du Nord ...

Introduction

1Considéré comme l’une des portes entre l’Occident et l’Orient durant la période médiévale, le Nord de l’Albanie forme un espace privilégié de circulations et d’échanges où Byzantins, Bulgares, Normands, Angevins et Slaves ont laissé leurs empreintes. Ce territoire situé à la périphérie nord-ouest de l’Empire byzantin, dans l’Adriatique méridional, inclut principalement les villes de Shkodra (Scodra), Lezha (Lissus), Kruja (Kroon) et Durrësi (Dyrrachium).

  • 1 Ippen 1907 ; Thalloczy 1916 ; Dhamo 1974, p. 5 ; Meksi 1987, p. 57-72.
  • 2 Université de Bourgogne-Franche-Comté, sous la direction de Philippe Plagnieux et Sébastien Bully (...)

2La rencontre entre chrétienté d’Occident et chrétienté d’Orient s’y manifeste, notamment dans l’architecture des édifices religieux médiévaux qui est généralement décrite dans la littérature scientifique comme « romano-gothique »1, mais décorée de « peintures byzantines ». L’architecture serait directement influencée par l’école dalmate et les modèles de l’Italie du sud. Les questions relatives aux modèles architecturaux et à leur « retranscription » dans le nord de l’Albanie engagent une réflexion sur la cohabitation des deux rites – occidental et oriental – au sein de cette petite région, et à leurs expressions architecturale, picturale et liturgique. Cet article fait état d’une partie des recherches engagées depuis 2013 dans le cadre d’une thèse en cotutelle entre l’Albanie et la France2.

Historique
  • 3 Pietri 1984, p. 48.
  • 4 Au VIe siècle, le pape Grégoire nomme des évêques en qui il a toute confiance en dehors de l’Itali (...)
  • 5 Markus 2001, p. 159.
  • 6 Darrouzès 1981, p. 14-15.
  • 7 Anastos 1957-1963, p. 14-15.
  • 8 Pour Ferluga « en ce qui concerne le thème de Dyrrachium, plusieurs hypothèses ont été faites sur (...)
  • 9 Cabanes 2001, p.143.
  • 10 Constantine Porphyrogenitus 1962, p. 145 ; Schlumberger 1884, p. 201.
  • 11 Fine 1983, p. 223-224.
  • 12 Les notices 7 et 9 du Thème de Dyrrachium, donnent une liste brève qui comprend les évêchés de la (...)
  • 13 Fine 1983, p.223-224.
  • 14 Dvornik 1962, p. 93.

3La région étudiée inclut principalement la partie nord-ouest de l’Albanie actuelle, qui se situait dans la périphérie nord-ouest de l’Empire Byzantin. Durant l’Antiquité tardive, cette région est connue dans les sources écrites et épigraphiques comme couvrant les provinces tardoantiques de Prévalitaine et d’Epirus nova – appellations qui disparaissent au Moyen Âge. Au VIe siècle, la métropole de l’Illyricum, dont l’actuelle Albanie faisait partie, se trouvait sous la juridiction de Byzance. Par un acte de 5353, l’empereur Justinien divisa l’Illyricum ecclésiastique entre la métropole de Justiniana Prima pour le nord et celle de Thessalonique pour le Sud. Le siège épiscopal de Justianana Prima passa alors sous la juridiction de Rome4 avec sous son autorité les provinces de Dacie Méridionale, de Dacie Ripuaire, de Prévalitaine5, de Dardanie, de Mésie Supérieure et de Pannonie II. Nous ne possédons que très peu d’informations sur l’organisation ecclésiastique de l’Illyricum jusqu’au VIIe siècle. Mais la participation des métropolites d’Illyricum et de Dyrrachium au concile de Nicée II en 7876 nous donne des renseignements pour la fin du VIIIe siècle, où il est fait état du rattachement administratif de ces Églises à la juridiction de Rome. Au IXe siècle, la réforme de l’empereur Léon III7 participe à la création d’une série de circonscriptions provinciales, au nombre desquelles figurent des Thèmes maritimes en Adriatique, comme celui de Dyrrachium8, et sur ses marges ioniennes, comme celui de Céphalonie9. Le Thème de Dyrrachium inclut les villes de Nouvelle Épire et de Prévalitaine, ainsi qu’Antivari, Ulcinium (Ulqini) et Lissus, situées sur la frontière avec le Thème de Dalmatie10. Au Xe siècle, le Thème de Dyrrachium est agrandi avec l’intégration dans sa juridiction de quinze diocèses : Stefaniaka, Kunavia, Kroon, Lissos, Doclea, Scodra, Drishti, Pulti, Glavenica, Aulona, Lihnidos, Antibarium, Tzernika, Pulcheropolis, Gradac11. Les notices byzantines12 indiquent que le thème de Dyrrachium connaît une régression de sa position dans l’organisation territoriale, régression que nous pouvons attribuer à l’ouverture de Dyrrachium à l’Église latine. La métropole d’Antivari se sépare du domaine de Dyrrak au XIe siècle et obtient des droits de juridiction sur des villes comme Scodra, Ulcinium, Lissus, et Kroon13. C’est au siècle suivant qu’Antivari échoue dans le domaine de Raguse (Dubrovnik)14 et le restera durant tout le bas Moyen Âge.

4Les monuments religieux, en très bon état de conservation pour certains, témoignent des différents aspects du développement historique et religieux du nord de l’Albanie.

Présentation de premiers travaux de terrains

5L’approche renouvelée des édifices religieux de notre corpus mobilise plusieurs méthodes et approches : études historiographique et historique, études de terrain – sur laquelle porte cet article –, étude des matériaux et du traitement des supports. À terme, il s’agira de préciser des datations afin de proposer une nouvelle contextualisation de cette architecture.

L’église Sainte-Parascève

  • 15 Parascève, en grec Παρασκευή, est une sainte martyre de Rome du IIe s. amalgamée à une sainte mart (...)
  • 16 Il donne des détails sur cette église en précisant notamment le plan quadrangulaire du clocher, ma (...)
  • 17 Bartl 1975.

6L’église Sainte-Parascève15 (Shën Premtes) de Balldrem est située à 7 km au nord de la ville de Lezha (fig.1). Dans le rapport de Marin Bici au XVIIe siècle, elle est mentionnée comme l’église Sainte-Anna16, mais au XVIIIe siècle, nous la retrouvons dans le document de Vinçenc Zmajeviq sous la titulature de Sainte-Veneranda17.

Fig. 1 - Église Sainte-Parascève, façade occidentale (cl. B. Bregu)

Fig. 1 - Église Sainte-Parascève, façade occidentale (cl. B. Bregu)Agrandir Original (jpeg, 528k)

Étude architecturale

  • 18 Ippen 1902, p. 177-199.
  • 19 Cordignano 1934, p. 229-294.
  • 20 Meksi 2004, p. 195-197.
  • 21 Hoxha, Përzhita et Cavallini 2007
  • 22 Cette inscription est publiée pour la première fois par Ippen en 1903 avec la date de 1462. Ippen (...)

7Cet édifice a été publié pour la première fois par Theodore Ippen en 190218, puis par Fulvio Cardignano en 193419. Des études ont été menées par la suite par l’architecte Aleksander Meksi20, puis par Gëzim Hoxha, Luan Përzhita et Flavio Cavallini21. Tous décrivent une église voûtée à nef unique et à abside semi-circulaire, datée du XIVe siècle. La datation est donnée par une inscription lapidaire – MCCCLXII (1362) – placée sur le mur extérieur de l’abside, au-dessus de la baie axiale22. L’église a subi de multiples remaniements au fil du temps : A. Meksi identifie une première phase correspondant à une construction en tuf, et une deuxième phase qu’il associe à la construction en pierre calcaire. Enfin, une deuxième chapelle aurait été édifiée plus tardivement au sud.

8Mais en dépit des multiples reprises qui ont affecté l'organisation de l’ensemble (pl. 1), l’état primitif peut encore se lire avec des élévations préservées sur une hauteur de 2 m : il s’agirait alors dès l’origine d’un plan à deux nefs et deux absides. La fondation des murs est construite en moellons de calcaire ébauchés (1.10016, 1.10032), alors que l’élévation se compose de pierres de tuf (1.10017, 1.10026, 1.10033) et d’un appareil de moellons quadrangulaires, réglé, en pierre de taille. La présence d’une seconde abside méridionale peut s’observer au niveau du chœur avec la continuité du mur du chevet au sud, aussi bien lisible sur le parement interne qu’externe (pl. 2). Cette continuité des murs au sud se lit également sur la façade ouest de l’édifice avec une même construction en blocs de tuf (1.10026). L’église double qui se dessine conserve des vestiges de sa structure interne avec un mur médian percé de deux larges ouvertures – arcades ?– dans sa moitié ouest (Ouv 1.117, Ouv 1.118), assurant une communication entre les deux nefs (pl. 3) Cette division pose la question du mode de couvrement : la charpente était-elle double également, marquant ainsi extérieurement l’articulation interne par une construction charpentée indépendante sur chacune des nefs, ou faut-il restituer une charpente unique ?

9Dans un second état, les deux ouvertures (1.117 et 1.118) du mur médian sont bouchées (Us 1.10043) et les murs sont reconstruits sur la moitié supérieure de leurs élévations (Mur 1.100 Us 1.10018, Mur 1.105 Us 1.10027). L’obturation des ouvertures intérieures pose la question de la réorganisation de l’église. Sert-elle à accentuer une séparation structurelle et cultuelle, où marque-t-elle l’abandon de l’église sud au profit de l’église nord ? Le mode de construction des bouchages est en pierres calcaires avec des joints beurrés. Cette technique de construction en opus incertum se retrouve aussi dans le mur du chevet (Mur 2.100 – Us 2.10007) et le mur occidental (Mur 2.103 – Us 2.10004). La comparaison entre chacune de ces maçonneries et leurs relations stratigraphiques laissent supposer la conservation des deux églises sans communication interne, comme précédemment. Seule l’église nord conserve des vestiges de cette période avec la baie axiale (Fen 1.108). Le portail occidental n’est pas celui conservé actuellement, une ouverture plus grande doit être à envisager (Us 1.10076). (Pl.4)

  • 23 Vitaliotis 2014, p. 207-227.

10Le troisième état montre une évolution de l’église double primitive en une église à nef unique et à simple abside avec l’ouverture de deux baies dans le mur gouttereau nord (Fen 1.106 et 1.107). Le mode de construction se distingue par une élévation homogène en moellons de calcaire équarris (Mur 1.100 Us 1.10022, Mur 1.105 Us 1.10029). À cette période correspond également une première phase picturale à laquelle il est possible d’associer l’inscription lapidaire en latin mentionnant la date de 136223. Par la suite, une deuxième phase picturale vient recouvrir la précédente tout en conservant le précédent décor peint du fronton.

11Le quatrième état voit l’ouverture de deux fenêtres (Fen 1.110, Fen 1.109) sur la façade ouest et dans le mur gouttereau sud, ancien mur médian de l’église primitive. C’est également à cette période que la porte occidentale est reconstruite (Por 1.112) et que la porte du mur gouttereau nord (Por 1.113) est en partie reprise ; un couvrement en arc brisé en pierre calcaire est disposé, remplaçant l’ancien linteau qui nous est inconnu tout en conservant les piédroits en pierre de tuf.

  • 24 Comme l’indique aussi une photo du début du XXe siècle.

12Ce n’est que plus tardivement que l’église passe d’un couvrement charpenté à un couvrement voûté (Us 1.10023). Par la suite, l’édifice dans son état du XVIIe siècle est connu par des documents d’archives relatifs à un clocher construit au sud-ouest de l’église24.

  • 25 La reconstruction de l’église sud en 2001 était placée sous la direction de l’Institut des monumen (...)

13Les deux derniers états, du XXe siècle, correspondent à l’ouverture d’une porte (Port 1.114) dans le mur gouttereau nord et à d’importants travaux de restaurations en 2001 qui voient notamment la reconstruction de l’église sud25.

  • 26 Meksi 2004, p. 235-240
  • 27 Matejčić 2000, p.78.
  • 28 Belcari 2009, p. 44.
  • 29 Bruno 2003, p. 446-450 ; Limoncelli 2003.

14L’ensemble de ces nouvelles données permet donc de proposer l’hypothèse d’une église présentant dès l’origine deux nefs et deux absides (Pl.5). Avec quelques nuances, ce type d’églises doubles se retrouve entre le VIe siècle et le XIIIe siècle en Albanie (comme à Saint-Nicolas de Mesopotam26), en Croatie (Saint-Platon près d’Osor27), en Italie (Saint‑Nicolas à Donoratico28 et église de Palanzano près d’Otrante29). Elles comportent alors une nef, divisée en deux vaisseaux séparés par une colonnade, ouvrant sur deux absides. Il est parfois suggéré que leur fonction soit également double, avec une église martyriale et une église funéraire.

15Mais avec un mur médian seulement percé de deux ouvertures, l’église Sainte-Parascève propose cependant un cas assez différent dans son organisation. La communication se faisait depuis les seules nefs alors que les deux sanctuaires sont totalement cloisonnés. Et dans un second temps, le bouchage des ouvertures a entraîné une véritable séparation des deux églises, ce qui pose de nouvelles questions.

La sculpture

  • 30 La forme de la console semble proche de celle d’une imposte de meneau – imposte de bifore (Cat, n° (...)

16Outre ce plan singulier, la sculpture liturgique mise au jour lors des travaux de restauration nous interroge sur la datation de l’église ou sur l’existence d’un édifice antérieur. C’est notamment le cas d’une console décorée d’un tore cordé sur ses deux faces latérales et d’une croix grecque sur sa face inférieure (Fig. 2). Les premières recherches comparatives nous renvoient à des éléments sculptés découverts sur le site de Velika Gospa près de Bale en Croatie, datés entre le VIIIe et le Xe siècle30.

Fig. 2 - Église Sainte-Parascève, console du VIIIe-Xe s. ( ?) (cl. B. Bregu)

Fig. 2 - Église Sainte-Parascève, console du VIIIe-Xe s. ( ?) (cl. B. Bregu)Agrandir Original (jpeg, 147k)

La peinture

17La datation de la première couche picturale ornant Sainte-Parascève donnerait un terminus ante quem pour le troisième état de l’église, état que l’on met en relation avec l’inscription lapidaire latine datée de 1362. L’importance de cette datation est de cerner un peu mieux la reconstruction du deuxième état et donc du passage de l’église double avec une communication interne à deux lieux de culte bien distincts. On touche ici directement aux pratiques liturgiques, à leur évolution et à leur incidence sur l’architecture.

  • 31 Hoxha, Përzhita et Cavallini 2007, p. 130-138.
  • 32 Vitaliotis 2014, p. 207-227.

18Plus largement, les peintures murales sont très présentes dans les églises du nord de l’Albanie. La plupart des édifices en conservent encore de nombreux vestiges. L’étude menée sur ces peintures a un double intérêt pour la problématique envisagée. Outre qu’il est évident qu’elles font partie intégrante des édifices avec une fonction et un intérêt qui leur sont propres, elles apportent également un repère chronologique pour les édifices auxquels elles appartiennent. Les chercheurs qui ont étudié ces peintures ont donné deux hypothèses sur leurs origines. La première est que nous serions en présence de peintures byzantines du XIIe siècle avec des influences latines31. La deuxième hypothèse les situe dans le courant du gothique international des XVe-XVIe siècles mais avec des influences byzantines32. Cet ensemble peint attend donc encore son étude approfondie.

L'église Saint-Nicolas

  • 33 Theiner 1875, p. 425.
  • 34 Vat. Reg. lat. 559ff, 3r-4v-5r.
  • 35 Barleti 1964, p. 490.
  • 36 Pouqueville 1826, p. 400 ; Hahn 2007, p. 92 ; Ippen 1907, p. 55 ; Serembe 1927, p. 34-38.
  • 37 Prendi 1967, p. 69-81 ; Prendi 1968, p. 159-167 ; Prendi 1969, p. 241-248 ; Zhegu 1988.
  • 38 L’église Saint-Nicolas est publiée à de multiples reprises par Alexander Meksi. En 1980, dans Hist (...)
  • 39 Nallbani et Buchet 2008, p. 246.

19L’église Saint-Nicolas se situe dans la ville de Lezha. Elle est considérée comme un monument national en raison du tombeau du héros albanais Georges Castriot Skanderbeg qu’elle abrite (Fig. 3). L’église est mentionnée pour la première fois dans les documents du pape Calixte III (1457)33, puis en 1459 dans un document du pape Pie II34 et une nouvelle fois encore au XVe siècle dans le livre de Marin Baleti35. Publiée à plusieurs reprises entre 1826 et 192736, les premières investigations archéologiques remontent pourtant seulement à 1962 avec les archéologues Frano Prendi37, puis aux années 1987-1988 avec Latif Lazimi et Koço Zhegu. L’architecte Aleksander Meksi en reprit l’analyse en 200438, avant qu’elle ne fasse partie intégrante de l’étude entreprise par Gezim Hoxha, Luan Përzhita et Flavio Cavalini puis par Etleva Nallbani en 200839.

Fig. 3 - Église Saint-Nicolas, vue générale (cl. B. Bregu)

Fig. 3 - Église Saint-Nicolas, vue générale (cl. B. Bregu)Agrandir Original (jpeg, 636k)

Étude architecturale

  • 40 Ibid. ; Zhegu 1988 ; Hoxha, Përzhita et Cavallini 2007.
  • 41 Prendi 1967, p. 57-76 ; Hoxha, Përzhita et Cavallini 2007.

20Plusieurs hypothèses ont été formulées quant à l’évolution architecturale de l’église Saint-Nicolas. On doit la première à l’archéologue Frano Prendi qui distingue quatre niveaux d’occupation. Le premier niveau d’occupation est représenté par une construction datant du IIIe s. à la fonction indéterminée. Cette occupation précède trois états de construction de l’église. Le premier édifice serait une église paléochrétienne dont la datation reposerait sur la présence d’un sol de mortier mélangé à des briques, interprété comme un sol pavé de tuiles posées sur un lit de chaux40. La découverte d’une colonnette de fenêtre dans le mur sud de l’abside étayerait l’hypothèse d’un deuxième état protobyzantin. Enfin, un dernier état correspondrait à l’église actuelle reconstruite en 145741.

  • 42 Et qui bénéficie toujours de recherches archéologiques en cours.
  • 43 Zhegu 1988.

21L’investigation de terrain menée en septembre 2014 confirme l’évolution du site en quatre états distincts, mais permet d’en préciser les phasages et de reconsidérer les développements architecturaux. L’état le plus ancien (état 1), correspond à l’occupation antique reconnue sur le site42. Un deuxième état est identifié par les vestiges d’une abside semi-circulaire d’une église qui ouvrait sur une nef unique (l. 6). Couplée à la première restitution de 198843, notre étude permet de proposer un plan de l’église primitive avec des dimensions estimées à 8,60 m de largeur et 14 m de longueur. La maçonnerie de l’abside primitive est prise en partie dans le mur de l’abside actuelle au sud-est (Mur 1.113). Seul le départ de l’abside est préservé avec son épaulement formant un angle au sud. La maçonnerie de ce deuxième état est recouverte en partie par une peinture représentant saint Nicolas (Us 1.10027).

  • 44 Hoxha, Përzhita et Cavallini 2007, p. 9 ; Zamputi 1963, p. 398.
  • 45 Lazimi 1987.

22En 1457, l’église est en grande partie reconstruite – formant le troisième état –, et s’agrandit à l’est, à l’ouest et au nord avec un nouveau plan de 9,40 m de largeur pour 20 m de longueur. C’est dans un quatrième état, en 1575, qu’elle est transformée en mosquée44. Un minaret est édifié à l’ouest et six fenêtres en arc brisé sont ouvertes dans chacun des deux murs gouttereaux. Sous chacune de ces ouvertures sont également percés des oculi. Un mihrab vient compléter ce nouvel aménagement au sud. C’est sous cet aspect qu’elle se présenta jusqu’en 1960. En 1987, l’Institut des Monuments entreprit une restauration et la reconversion de la mosquée en église. Ces travaux, qui ont touché l’ensemble des maçonneries, avaient pour objectif de redonner à l’église son aspect du XVe siècle. La façade occidentale subit de nombreux remaniements, l’angle sud‑ouest fut repris (Us 1.10003) et le minaret détruit. La démolition de ce dernier et un tremblement de terre survenu peu de temps après entraînèrent un déséquilibre de la façade qui accuse une inclinaison de 30 cm entre sa base et sa partie sommitale. Les anciennes fenêtres furent fermées au nord comme au sud. Sous le chevet de l’église, les travaux de restauration mirent au jour une portion d’une rue dallée de pierres datée de l’Antiquité tardive. Cette découverte nécessita une reprise en sous-œuvre de l’abside (Us 1.10025) (Mur 1.113) afin de rendre visibles les vestiges. Une structure en pierre de 2,85 x 1,95 m découverte au centre de l’église, sous le niveau actuel, est également datée de l’Antiquité tardive45. L'église du XVe siècle ne semble conserver que les trois fenêtres couvertes d’arc en mitre du mur gouttereau sud (Fen 1.106, 1.107, 1.108) (pl. 7, 8). Celles-ci furent perturbées lors la transformation de l’église en mosquée, comme en témoignent des photos d’archives. La possible appartenance de ces fenêtres à l’église du XVe siècle a son importance dans la compréhension architecturale de l’édifice puisqu’elles sont insérées dans le mur gouttereau sud. La question soulevée est donc bien celle de la conservation en élévation d’une construction antérieure et de la datation de la première église. La réponse apporterait de nouvelles données archéologiques à la question des absides successives, difficile à appréhender. Elle permettrait aussi une meilleure restitution des plans, puisque l’essentiel de la documentation archéologique n’est pas accessible et que seul un plan schématique des fouilles et les maçonneries en grande partie restaurées guident notre réflexion. Comme nous l’avons évoqué, les vestiges d’une abside antérieure à celle du XVe siècle sont nettement visibles (fig. 4), mais sommes‑nous en présence d’une église du VIe siècle ou d’un édifice plus tardif, du XIIe siècle ?

Fig. 4 - Église Saint-Nicolas, vestige de l’abside primitive [Mur 1.113] (cl. B. Bregu)

Fig. 4 - Église Saint-Nicolas, vestige de l’abside primitive [Mur 1.113] (cl. B. Bregu)Agrandir Original (jpeg, 837k)
  • 46 Büttner 2014, p. 110.

23Plusieurs éléments tendent vers une première construction du XIIe siècle. L’architecte Alexander Meksi pense que des éléments d’architecture du XIIe siècle remployés dans la façade occidentale, comme une archivolte décorée de feuilles d’acanthe, peuvent appartenir au premier état. La datation de la période romane de la peinture de saint Nicolas associée à la première abside va dans ce sens. Les vestiges de l’Antiquité tardive comme ceux de la rue pavée se situent très nettement en dessous du niveau du sol en mortier de chaux et de briques que l’on identifie comme le sol originel de l’église (ol. 9). Les restes de ce sol restauré sont visibles en avant des deux absides au sud. La fondation des murs du chevet et le niveau d’apparition du sol se trouvent à une hauteur de plus de 2 m au-dessus de ces vestiges. Un autre élément problématique est la longue période durant laquelle il est possible de retrouver l’emploi d’un béton de tuileau du type « terrazzo » ou d’un sol de mortier de chaux mélangé à de la terre cuite. Sans la possibilité d’effectuer un examen plus précis de sa composition, sa chronologie peut s’étendre de l’Antiquité au Moyen Âge46.

24La reconstruction du XVe siècle vient reprendre une église antérieure par un agrandissement à l’est, au nord et à l’ouest. Le nouveau chevet intègre l’ancienne abside dans sa construction au sud. Ce témoignage exclut la présence d’une troisième abside comme il était admis jusqu’alors. L’agrandissement du XVe siècle au nord et à l’ouest doit attirer l’attention. Les raisons peuvent être multiples et un environnement architectural qui nous est actuellement inconnu peut avoir influé sur ce choix. Cependant, la préservation d’une partie du mur de l’abside et de son épaulement au sud peut être liée à la volonté de conserver la peinture dédiée au saint patron de l’église, saint Nicolas.

  • 47 Hoxha 2012.
  • 48 Hoxha, Përzhita et Cavallini 2007, p. 34-45.

25Aujourd’hui, des fouilles du site antique sont réalisées par une équipe albano-germanique dans la continuité d’un programme de recherche engagé en 2004. Cette équipe a mis au jour à une dizaine de mètres à l’ouest de l’église Saint-Nicolas un baptistère à trois vasques, daté du VIe siècle47. Il apparaît donc bien que nous sommes en présence d’un complexe qu’il convient d’appréhender dans une vue plus large et qui nécessite un examen complet des observations entreprises sur le terrain, mais également un travail d’archive plus approfondi, avant d’aller plus en avant dans des interprétations. L’archéologue Gëzim Hoxha émet l’hypothèse de la présence d’une grande église en lien avec le baptistère, mais qui ne serait pas l’actuelle église Saint-Nicolas. Une basilique du Ve siècle a également été reconnue à une cinquantaine de mètres au sud de Saint‑Nicolas. Installée dans des thermes romains du IIe siècle, elle reprend les murs de briques en opus reticulatum avec un sol de briques posé sur une couche en mortier de chaux hydraulique48.

Sculpture

26Les seules sculptures retrouvées sont une colonnette octogonale, appartenant à une fenêtre ( ?), remployée dans le mur de l’abside nord, et une archivolte qui aurait pu appartenir à une baie ou à un ciborium, également remployée dans le mur de la façade occidentale. Comme nous l’avons dit, l’archivolte ornée de motifs de feuilles d’acanthe est datée du XIIe siècle par Aleksander Meksi.

Peinture

  • 49 Soppi 1990.

27La peinture figurant saint Nicolas a été étudiée pour la première fois en 1981 par E. Sopi qui l’a identifiée comme une peinture de caractère byzantin. Elle est en assez bon état de conservation, à l’exception de la partie supérieure gauche. Le visage du saint se lit assez mal. Ce dernier est placé à l’intérieur d’un cadre rouge qui est la couleur dominante de la peinture. Le cadre possède un décor géométrique associé à des points blancs. Ce type de décor du cadre se retrouve sur une couche picturale de l’église Sainte-Marie de Brrar à Tirana. La peinture est datée postérieurement au XIe siècle49.

  • 50 Janin 1932, p. 403-418.

28Dès le VIe siècle saint Nicolas était considéré comme le patron des marins et des navigateurs50, ce qui nous renvoie à la relation que la ville de Lezha avait et a toujours avec la mer (fig. 5).

Fig. 5 - Église Saint-Nicolas, peinture représentant saint Nicolas, XIIe siècle ? (cl. B. Bregu)

Fig. 5 - Église Saint-Nicolas, peinture représentant saint Nicolas, XIIe siècle ? (cl. B. Bregu)Agrandir Original (jpeg, 796k) Conclusion

29Les méthodes de l’archéologie du bâti ont d’ores et déjà permis de porter sur ces deux édifices un regard différent de celui que l’on avait jusqu’à présent. L'église Sainte‑Parascève pose la question de l’ancienneté du site. Les modifications structurelles aussi bien que liturgiques qui ont fortement marqué son évolution soulèvent également des interrogations. L’église Saint‑Nicolas a commencé à livrer des informations sur la chronologie de sa construction avec des anomalies encore visibles en élévation malgré le travail de restauration, et aussi de nouvelles questions sur sa datation. Cette nouvelle approche des monuments devrait permettre de reconsidérer la chronologie des édifices – relative comme absolue – et ainsi de suivre une évolution complète des techniques et des matériaux employés pour leur construction. À terme, cette connaissance technique sera elle-même un support à la compréhension de la fonction de cette architecture religieuse, en relation avec des populations et une organisation de l’Église où cohabitent rites romains et rites byzantins.

Planches

Pl. 1 - Église Sainte-Parascève, relevé pierre à pierre du mur gouttereau nord et proposition de phasages [Mur 1.100] (B. Bregu).

Pl. 1 - Église Sainte-Parascève, relevé pierre à pierre du mur gouttereau nord et proposition de phasages [Mur 1.100] (B. Bregu).Agrandir Original (jpeg, 4,1M)

Pl. 2 - Église Sainte-Parascève, relevé pierre à pierre du chevet et proposition de phasages [Mur 1.101, 1.102, 1.103, 2.100, 2.101, 2.104] (B. Bregu).

Pl. 2 - Église Sainte-Parascève, relevé pierre à pierre du chevet et proposition de phasages [Mur 1.101, 1.102, 1.103, 2.100, 2.101, 2.104] (B. Bregu).Agrandir Original (jpeg, 2,9M)

Pl. 3 - Église Sainte-Parascève, relevé pierre à pierre du mur médian et proposition de phasages [Mur 1.104] (B. Bregu).

Pl. 3 - Église Sainte-Parascève, relevé pierre à pierre du mur médian et proposition de phasages [Mur 1.104] (B. Bregu).Agrandir Original (jpeg, 3,5M)

Pl. 4 - Église Sainte-Parascève, relevé pierre à pierre de la façade occidentale et proposition de phasages [Mur 1.105] (B. Bregu).

Pl. 4 - Église Sainte-Parascève, relevé pierre à pierre de la façade occidentale et proposition de phasages [Mur 1.105] (B. Bregu).Agrandir Original (jpeg, 3,3M)

Pl. 5 - Église Sainte-Parascève, plan masse et proposition de l'évolution du plan (B. Bregu).

Pl. 5 - Église Sainte-Parascève, plan masse et proposition de l'évolution du plan (B. Bregu).Agrandir Original (jpeg, 5,4M)

Pl. 6 - Église Saint-Nicolas, plan masse et proposition de phasages (B. Bregu).

Pl. 6 - Église Saint-Nicolas, plan masse et proposition de phasages (B. Bregu).Agrandir Original (jpeg, 247k)

Pl. 7 - Église Saint-Nicolas, relevés photogrammétriques et proposition de phasages des murs gouttereaux nord et sud [Mur 1.100 – Mur 1.104] (B. Bregu).

Pl. 7 - Église Saint-Nicolas, relevés photogrammétriques et proposition de phasages des murs gouttereaux nord et sud [Mur 1.100 – Mur 1.104] (B. Bregu).Agrandir Original (jpeg, 347k)

Pl. 8 - Église Saint-Nicolas, relevés photogrammétriques et proposition de phasages du chevet et de la façade occidentale [Mur 1.101, 1.102, 1.103 – Mur 1.105 (B. Bregu).

Pl. 8 - Église Saint-Nicolas, relevés photogrammétriques et proposition de phasages du chevet et de la façade occidentale [Mur 1.101, 1.102, 1.103 – Mur 1.105 (B. Bregu).Agrandir Original (jpeg, 211k)

Pl. 9 - Église Saint-Nicolas, coupe ouest-est (B. Bregu).

Pl. 9 - Église Saint-Nicolas, coupe ouest-est (B. Bregu).Agrandir Original (jpeg, 238k)

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