Humour Et Apprentissage Font-ils Bon Ménage? - KnowledgeOne
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Un outil pédagogique à double tranchant
Malgré le peu d’études empiriques sur les liens entre humour et apprentissage, quelques études sur la question permettent de se faire une idée de ce qui distingue un humour que l’on pourrait dire « pédagogique » d’un autre qui serait « non pédagogique ». À ce propos, l’Allemand Dieter Kassner publie en 2002 L’humour en classe, après s’être penché sur la relation à l’humour en contexte pédagogique d’étudiants et d’enseignant d’écoles de formation professionnelle commerciale. Il y définit « l’humour pédagogique » comme un « humour qui influence les processus pédagogiques de manière ciblée », ajoutant que « si l’humour influence les objectifs du processus pédagogique de façon positive, il peut être considéré comme faisant partie des outils pédagogiques ». Parmi ses observations, Kassner note qu’étudiants et enseignants se rejoignent sur le fait qu’un cours ne devrait pas être dépourvu d’humour, mais que les situations d’humour qui y sont expérimentées devraient être positives et se situer à l’intérieur d’un certain spectre humoristique — que l’on pourrait qualifier de « bienveillant » (Hain, 2000). Les limites d’un humour bienveillant sont outrepassées lorsqu’on entre dans le spectre de la moquerie, du sarcasme, de l’ironie ou de la joie dite maligne, ou encore lorsqu’on utilise l’humour de manière excessive.
Dans un contexte de formation aux adultes, il m’est arrivé d’avoir un enseignant qui s’amusait à rire des gens d’une manière un peu méchante. Au départ, il le faisait en parlant de personnalités publiques qui n’étaient pas directement reliées à notre groupe. Toute la classe trouvait ça comique et engageant! Ça créait une atmosphère agréable, plus détendue. En voyant que son approche fonctionnait, il a commencé à l’utiliser, mais en faisant référence à des étudiants du cours. Disons que certains ont trouvé ça drôle, d’autres moins. Pour ma part, ça m’a fait décrocher à un point tel que j’ai abandonné le cours. Recourir au sarcasme et à un humour mesquin c’est vraiment une arme à double tranchant que très peu de gens savent manier.
— Manasvini Narayana, analyste en recherche d’apprentissage à KnowledgeOne
Dans le même ordre d’idée, Avner Ziv conclut dans son étude que si l’humour peut aider de façon significative à mémoriser de l’information, encore faut-il que l’enseignant y recoure avec modération et qu’il évite le sarcasme, au risque d’exercer une influence négative sur les apprenants. Un article publié sur le site du Ministère israélien résume les réserves de Ziv concernant un usage systématique de l’humour en classe : « Il conclut que l’humour n’est pas indispensable dans l’enseignement et n’est certainement pas la qualité la plus importante d’un bon professeur : il ne doit être utilisé que par ceux qui se sentent à l’aise en le pratiquant ». L’ethnologue Christine Escallier arrive à une recommandation semblable : « Si je prône l’utilisation du rire dans l’enseignement, c’est avec parcimonie qu’il faut l’utiliser, sans en faire ni un principe ni une règle, mais tout simplement un instrument didactique salutaire parmi d’autres. »
Il va de soi que l’humour joue tant sur notre intellect que sur nos émotions, l’un et l’autre étant par ailleurs intimement liés. Puisqu’on sait désormais combien les émotions peuvent devenir un moteur ou un frein au processus d’apprentissage, il est essentiel que l’enseignant — premier responsable d’injecter dans une classe un humour bienveillant et dosé — s’intéresse aux impacts émotionnels de l’humour qu’il utilise auprès de ses étudiants (voir L’importance des émotions dans l’apprentissage et 4 émotions de l’apprentissage).
L’humour déstabilise, pour le meilleur ou pour le pire, le rapport traditionnel entre l’enseignant et l’apprenant, comme le dépeint Christine Escallier : « L’un des paradoxes d’une didactique par l’humour est qu’il transforme le contexte studieux, dans lequel sont ordinairement transmis les savoirs, où discipline et rigueur règnent. La relation professeur-élève s’établit à partir de comportements complémentaires et stéréotypés : le professeur parle, l’élève écoute ; le professeur ordonne, l’élève obéit, etc. Introduire l’humour et le rire dans un lieu où en général il est fortement contrôlé, voire proscrit, cela entraîne obligatoirement un changement physique, une attitude corporelle et gestuelle différente chez le professeur qui rejaillira sur son « public » : les élèves. »
En 6e année du primaire, j’avais un professeur excentrique qui faisait chaque vendredi un jeu-questionnaire avec questions difficiles… Chaque fois qu’un élève avait une bonne réponse, il mangeait une sauterelle grillée! C’était super le fun, les questions étaient vraiment difficiles et on voulait vraiment avoir les bonnes réponses!
— Eric Hatch, stratège de contenu & coordonnateur à KnowledgeOne
Dans un billet intitulé Humour et enseignement publié dans le Voir, le philosophe et essayiste Normand Baillargeon se demande si l’humour a sa place dans l’enseignement, si l’on peut apprendre grâce à lui, s’il possède réellement des vertus pédagogiques. Le chroniqueur évoque d’entrée de jeu la fonction pédagogique qu’accomplit depuis l’Antiquité la satire : « En mettant ainsi à jour, par la moquerie, ce que ces institutions, personnes, etc. ont de ridicule ou d’indéfendable, la satire nous invite à les réévaluer et, peut-on espérer, à les changer. Elle réalise de la sorte une des grandes fonctions sociales de l’humour, qui est de dévoiler nos travers en nous invitant à les corriger. »
Le hic, comme le rappelle le chroniqueur, c’est que l’usage de la satire ou de l’humour en classe est risqué et qu’il peut, en cas de ratage, causer des dommages considérables à l’enseignant lui-même, à certains étudiants de même qu’à l’atmosphère de la classe. Alors, comment tirer le meilleur de l’humour en classe, provoquer le rire pour faire réfléchir et générer un changement en évitant à tout prix de blesser et de créer l’effet contraire à celui recherché? Baillargeon a deux suggestions qu’il explique à l’aide d’exemples : la blague didactique et mnémotechnique — dont l’idée lui est venue d’un ouvrage d’initiation à la philosophie écrit sous forme de blagues — ainsi que le mot d’esprit.
Un mot enfin sur l’ironie socratique dont le chroniqueur fait mention, puisque, rappelle-t-il, il est « impossible de parler d’humour et d’éducation sans évoquer le premier — et possiblement le plus grand — professeur de philosophie: Socrate ». « Cette ironie socratique consistait à feindre l’ignorance devant l’ignorant bouffi d’orgueil qui croit savoir et à le questionner en disant vouloir apprendre de lui. Le résultat de l’exercice, mené devant témoins, est qu’en bout de piste le prétendu savant perd peu à peu de sa prestance et est finalement contraint d’admettre sa propre ignorance », explique le contemporain du penseur grec. Bien que, comme Kassner, Normand Baillargeon concède que l’ironie n’a pas vraiment sa place en classe, il serait faux d’affirmer que ce procédé, en particulier lorsqu’il s’exprime à la manière de Socrate, est dénué de valeur pédagogique : « On ne recommande pas de pratiquer cela en classe. Mais devant un Important doublé d’un Prétentieux, la valeur pédagogique de cette manière de faire peut être grande, sinon pour l’Important lui-même, du moins pour ceux et celles qui observent la joute verbale et qui concluront, comme l’enfant pointant du doigt le défilé des Importants, que cette royale personne est bel et bien nue. Et que c’est vraiment pas beau à voir… » Voilà qui est dit!
Christine Escallier rappelle qu’en classe, l’expression humoristique peut prendre plusieurs formes. « Le professeur peut projeter une image (caricature, dessin de bande dessinée, photographie, etc.) ; il peut également donner à lire un texte humoristique ; conter une histoire ou encore utiliser de termes issu du parler des jeunes ou de tout autre groupe social et communautaires. Mais quel que soit le moyen choisi et/ou le support utilisé, la difficulté réside à savoir quel type d’humour employé, et pour quel type de public (âge des élèves, cultures). Il faut en quelque sorte utiliser un humour « neutre » ; éviter par exemple des plaisanteries sur les religions (Dieu, Mahomet), sur les leaders politiques (droite, gauche, extrêmes) parce qu’elles pourraient alors être considérées comme un moyen détourné pour le professeur d’exprimer ses pensées et de manipuler ses élèves. »
On pourrait résumer l’enjeu de l’humour en classe par cette réflexion du pédagogue et philosophe français Hugues Lethierry tirée de son ouvrage Se former dans l’humour, à l’effet qu’il faut « passer de l’humour involontaire de l’école à une utilisation consciente, en partie maitrisée, pour surmonter les conflits institutionnels et prendre du recul par rapport à sa propre « humeur », développer avec l’esprit divergent l’imaginaire et ses potentialités indéfinies ».
Le potentiel de l’humour en classe
Se retrouver face à de nouvelles connaissances, devoir s’admettre son ignorance ou encore accepter qu’un savoir que l’on croyait juste ne l’est pas nous place dans des positions inconfortables, mais inhérentes à l’apprentissage. Or, l’humour peut s’avérer un antidote de choix à cet inconfort, ne serait-ce que parce qu’il permet de désacraliser le savoir, donc de le rendre moins intimidant et ainsi d’aider l’apprenant à l’apprivoiser puis à se l’approprier.
Dans son billet dont nous avons discuté plus haut, Normand Baillargeon fait un bon résumé des potentiels bienfaits de l’humour en pédagogie lorsqu’il est utilisé judicieusement : « L’atmosphère de la classe peut s’en trouver améliorée, l’intérêt pour la matière et la participation peuvent augmenter, le stress diminuer, les relations entre élèves et entre enseignant.es et élèves être meilleures. L’humour peut encore attirer ou maintenir l’attention, procurer une bienvenue pause dans une leçon ardue, faire tomber des barrières psychologiques et même faciliter l’expression d’idées qui autrement ne seraient pas avancées. » Précisons que plusieurs études — provenant davantage du domaine de la psychologie que des sciences de l’éducation — indiquent en effet que l’humour participe à créer une ambiance favorable aux apprentissages, suscite l’attention des apprenants, et stimule leur créativité et leur motivation (Foll, 2007; Garner, 2005; Guégan, 2008; Ziv, 1979; Rißland et Gruntz-Stoll, 2009).
Concernant la mémorisation, Avner Ziv, qui avait noté dans le cadre de ses expériences l’impact positif de l’humour sur cette faculté, avançait comme hypothèse que nous serions plus susceptibles de nous souvenir d’une information ayant généré des émotions. Précisons que les neurosciences ont confirmé récemment que le processus d’apprentissage se déploie en une série d’étapes bien précises dans lesquelles les émotions ont un rôle à jour, que ce soit pour stimuler l’attention et l’engagement actif ou pour permettre l’encodage d’informations (voir Neurosciences : apprendre en 4 temps).
Christine Escallier évoque pour sa part le nécessaire équilibre — on pourrait aussi parler d’homéostasie —, que l’humour peut apporter au contexte d’apprentissage, qui vient forcément avec son lot de sérieux et de rigidité : « Les contraires sont source de dynamisme. De cette complémentarité, nécessaire à tout être humain, le couple Travail/Loisir suit ici la règle théâtrale des trois unités — d’action, de lieu et de temps — alors qu’en pédagogie ce couple est fondamentalement et traditionnellement toujours séparé à l’école (Travail = salle / Loisir = cour de récréation). En conséquence, le professeur crée une ambiance propice à l’étude — Tonus / Détente —, c’est-à-dire quand l’effort intellectuel de compréhension et mémorisation est compensé par la relaxation et la décontraction. Ainsi cette « gymnastique », tant physiologique qu’intellectuelle, augmente la réceptivité de l’élève et son émissivité. En clair, l’élève participe. Ce qui est bien l’objectif recherché par tout éducateur, car enseigner c’est aussi, comme le rire, communiquer. »
D’ici à ce que la recherche nous donne l’heure juste sur tous les potentiels de l’humour dans l’apprentissage, nous pouvons au moins relever cette évidence, comme le fait Escallier, voulant qu’il peut au minimum aider à « combattre l’ennui qui règne trop souvent dans une salle de classe »…
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